« The China Factor » : la question des relations avec Pékin est centrale dans la campagne électorale pour la présidentielle de 2024.


Le second mandat de quatre ans de la présidente TSAI Ing-wen (DPP), non rééligible, s’achèvera le 20 mai 2024. La campagne électorale pour la présidentielle fixée au 13 janvier 2024, et dont nous avons exposé les modalités par ailleurs, se précise peu à peu. Les candidats à la candidature des principaux partis émergent, et seront fixés sur leur sort dans les prochaines semaines. La seule certitude à ce stade est qu’a priori, il n’y aura pas de femme(s) parmi les candidats à la présidence en 2024… Nous chroniquerons dans ce post les principaux temps forts de cette campagne : son contenu sera donc évolutif.

Trois décennies d’identifications partidaires

En attendant que les candidatures soient consolidées, et les programmes électoraux dégrossis puis finalisés, on se reportera utilement pour mémoire aux évolutions des identifications partisanes et partidaires à Taïwan de 1992 à 2022, publiées par lUniversité nationale Chengchi en juin dernier:



Source: Election Study Center, National Chengchi University, « Changes in the Party Identification, 1992-2022 », 6/2022. URL: https://esc.nccu.edu.tw/PageDoc/Detail?fid=7802&id=6964


Taïwan, entre tropisme américain et menaces chinoises

Le « China Factor »1. L’un des facteurs qui pèsent sur la capacité de résistance de Taïwan à la pression croissante de la Chine, et qui pèsera sur la campagne électorale, est la division politique sur les relations à entretenir avec Pékin. Il apparaît clairement en 2023 alors que commence la campagne électorale. Les candidats sont amenés à se positionner entre souveraineté et « choix de la paix. »

Le DPP au pouvoir depuis 2016 s’oppose fermement aux tactiques coercitives de la Chine. Il s’engage à sauvegarder la souveraineté de facto de Taïwan. Ses partisans sont largement tenants de la résistance en cas d’attaque chinoise. Et la présidente TSAI a déployé des efforts constants pour accroître le soutien américain bipartisan à son pays – à un niveau qui finit d’ailleurs par lui être reproché. Mais pour défendre sa volonté de souveraineté de Taïwan, peut-être faudrait-il que le DPP assume de dire aux électeurs qu’il va falloir faire des sacrifices pour garantir cette indépendance, vu le niveau des menaces chinoises. Mais les électeurs n’ont sans doute guère envie qu’on leur parle de guerre… Donc on passerait du slogan de TSAI « kangzhong baotai / Résister à la Chine, protéger Taïwan » à « heping baotai / Protégez pacifiquement Taïwan ».

Dans l’opposition au niveau national (alors qu’il est sorti vainqueur des élections locales (« Nine-in-One ») de novembre 2022, le Kuomintang (KMT), préconise « une approche pacifiée »  de la Chine ; et envisage toujours à terme une réunification ultime avec la Chine. Ses partisans, qui partagent la doctrine de «réunification avec la Chine», ne se battraient pas en cas d’attaque chinoise. La charte du KMT comprend encore le « consensus de 1992 » autour du principe d’« une seule Chine ». Même si on admet que ce « consensus » est dépassé – les Taïwanais n’accepteraient pas aujourd’hui d’être gouvernés par le parti communiste chinois. Le KMT paraît, à ce jour, incapable de formuler une nouvelle « stratégie des deux rives », au-delà de la continuation d’un dialogue inégal avec le PCC2. Il promet ainsi « paix et prospérité », avec des relations non conflictuelles avec le Continent sur la base de l’interdépendance économique (« Devenez riches par le commerce avec la Chine »). Mais c’était la politique de MA Ying-jeou (2008-2016) avec sa rencontre avec XI à Singapour et ses 23 traités commerciaux avec Pékin : on sait qu’elle a été battue en brèche par le Mouvement des Tournesols en 2014 contre un projet de traité global beaucoup trop favorable à Pékin. (« Sauvez la démocratie, ne vendez pas notre pays ! »)

L’actualité politique taïwanaise illustre cette polarisation sur le « facteur chinois », et son interférence dans la campagne électorale à venir. Le 12 août 2022, , au lendemain des très importantes manœuvres chinoises consécutives à la visite de Nancy Pelosi à Taipei, le KMT a ainsi envoyé son vice-président Andrew HSIA (夏立言) en «émissaire pour la paix en Chine ». HSIA est retourné en Chine en février 2023. En mars 2023 , quand la présidente TSAI transite par les Etats-Unis pour se rendre au Guatemala et au Belize, l’ancien président MA Ying-jeou (2008-2016, KMT) se rend en « visite du souvenir des ancêtres » sur le continent, très officiellement accueilli et accompagné par les autorités chinoises3. C’est la première visite sur le Continent d’un président de la République de Chine depuis… 1949. Par ailleurs, la désignation début avril 2023 comme candidat DPP à la présidentielle de William LAI, n’a pas manqué de rappeler ses anciennes déclarations favorables à l’indépendance de Taïwan.

Les jeunes sont conscients de la propagande et de la désinformation de Pékin, qui s’emploie à exagérer les manœuvres américaines pour faire proclamer l’indépendance de Taïwan (un casus belli pour Pékin), et répète que les Etats-Unis ne viendront pas au secours des Taïwanais en cas de conflit. En même temps, certains jeunes (et des moins jeunes) estiment que le DPP en a trop fait en direction de Washington, et est en cela pour partie responsable de la montée des tensions entre les deux rives du détroit. Mais, à Taïwan comme ailleurs, les jeunes votent beaucoup moins que les classes d’âge plus âgées. Les 55-75 ans, qui votent le plus, soutiennent le KMT qui promet qu’il n’y aura pas de guerre.

L’élection de janvier 2024 sera donc pour partie, comme précédemment, un référendum sur l’identité taïwanaise et la relation future avec la Chine.

NOTES

1 Initialement, le « China Factor » s’applique à la politique d’influence économique de la Chine dans les pays voisins, avec comme objectif dans le cas de Taïwan une absorption par l’économie. Nous l’utilisons ici dans un sens plus politique/géopolitique. Cf. WU Jieh-Min, « The China Factor in Taiwan: Impact and Response », in: : Handbook of Modern Taiwan Politics and Society, Routledge, 2016, p.425-445. URL: https://www.researchgate.net/publication/329655217_The_China_Factor_in_Taiwan_Impact

2 Le PCC se préparerait à abandonner l’approche « Un pays, deux systèmes », qui n’est plus de mise à Hong Kong depuis 2020, et n’intéresse évidemment plus personne à Taïwan.

3 MA a visité le le mausolée de Sun Yat-sen et le mémorial du massacre de Nanjing, et différents musées et mémorials de l’histoire de la République de 1911 à 1949.


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