2022 : 30 ans après la « réunion de Hong Kong » , que reste-t-il du « consensus de 1992 », et du principe « Une seule Chine » ?


Le « consensus de 1992(九二共識) »  est un accord tacite, jamais formalisé, entre le gouvernement Kuomintang à Taipei, et le gouvernement communiste chinois à Pékin, qui affirme que les deux rives du détroit de Taïwan ont reconnu le principe « Une seule Chine ». Cette définition et ce principe doivent être historicisés, car ils font de moins en moins consensus à Taïwan…


La « réunion de Hong Kong » de 1992, et son bilan… informel

En novembre 1992 (alors colonie britannique, car avant la rétrocession de 1997) se tient à Hong Kong une réunion de deux organisations semi-officielles qui sont autorisées par leurs gouvernements respectifs  à discuter de l’organisation pratique des relations économiques entre les deux rives du Détroit: pour Pékin, l’Association pour les relations à travers le détroit de Taïwan (Association for the Relations Across the Taiwan Strait, ARATS) ; pour Taipei, la Fondation pour les échanges du détroit ( Straits Exchange Foundation, SEF). Il y a eu une autre rencontre en avril 1993, à Singapour cette fois, entre les responsables des deux organisations ; et une troisième à Shanghai en octobre 1998. Le processus de rencontres sera ensuite bloqué par Pékin après des déclarations considérées comme intolérables du président LEE Teng-hui (1988-2000) , à l’époque encore président du Kuomintang, qui évoque en 1999 la formule de « deux Etats » séparés,

Cette réunion de 1992 donne naissance au « consensus de 1992 (九二共識) » : un accord tacite entre le gouvernement Kuomintang à Taipei, et le gouvernement chinois à Pékin, qui affirme que les deux rives du détroit de Taïwan ont reconnu le principe « Une seule Chine » … On notera cependant que la formule « consensus de 1992 » n’est apparue semble-t-il qu’en 2000, dans un texte du Conseil national de sécurité taïwanais.


« Une seule Chine » : la lecture bien comprise du « consensus de 1992 » par le Parti communiste chinois

Le « principe d’une seule Chine  (一個中國) » a été fixé par Pékin en 1949, et affirme que la Chine et « Une et unie », et que Taïwan (« administrée provisoirement » par le Japon, puis par la « République de Chine » en fait partie (au même titre que le Xinjiang, le Tibet, Hong Kong et Macao). Tous les pays qui entendent avoir des échanges avec la Chine (commerciaux, diplomatiques, etc.) doivent accepter explicitement ce principe, et ne pas (ou : ne plus) entretenir de relations diplomatiques avec Taipei. C’est sur la base de ce principe que l’ONU a reconnu Pékin à la place de Taipei en 1971, et que la plupart des Etats ont transféré leur ambassade de Taipei à Pékin. Ce principe est rappelé dans la Loi anti-sécession de 2005. On notera qu’historiquement le Kuomintang, « provisoirement installé à Taïwan » en 1949, est porteur jusqu’au tournant du siècle de ce même principe de l’unité de la Chine à réaliser sous sa direction.

Pour Pékin, le « consensus de 1992 » est donc univoque. Il y a « une seule Chine », dont elle est le seul représentant légitime : la République populaire de Chine, dont Taïwan deviendra une « Région administrative spéciale » après la réunification. Et l’acceptation de ce principe et du consensus sont les pré-requis obligatoires pour toute entité politique qui entend avoir des relations avec la Chine. Par exemple en 2005, quand le Kuomintang (alors dans l’opposition au président indépendantiste CHEN) entreprend un voyage sur le continent, avec des rencontres officielles avec le Parti communiste chinois. Pékin entend donc l’interprétation dudit « consensus » par le Kuomintang, mais n’a jamais dévié de l’objectif « inéluctable » de la réunification.


La lecture du « consensus de 1992 » par le Kuomintang et la Coalition pan-bleue1

Pour la Kuomintang, la formule adoptée pour qualifier le bilan de la réunion est «Une seule Chine ; chacun son interprétation (One China, Respective Interpretations) » : chaque partie est libre d’interpréter à sa manière la définition de «la Chine ». C’est d’ailleurs ce qu’avait formulé dès le 1er août 1992 le Conseil des affaires continentales de la République de Chine (Mainland Affairs Council of the ROC)2  : la « Chine » c’est la République de Chine fondée en 1911, provisoirement déplacée à Taïwan en 1949, et qui détient donc de jure, par la Constitution de Nankin de 1947, la souveraineté sur l’ensemble de la Chine, continentale et insulaire.

Le « consensus de 1992 » ainsi interprété a servi de doctrine trans-détroit pour l’administration Kuomintang qui, à l‘époque, était encore porteuse du projet de la réunification de la République de Chine – bien évidemment sous l’égide du Kuomintang. Elu en 2008 après la fin de mandat calamiteuse de CHEN Shui-bian, et réélu en 2012, MA Ying-jeou (Kuomintang) jouera pleinement la carte du « consensus de 1992 », et engage une politique de rapprochement avec Pékin inédite par son intensité (ce qui provoquera d’ailleurs en réaction en 2014 le Mouvement des Tournesols). Il évoque peu après la « relation spéciale entre les deux régions d’un même pays. » Le dialogue entre dirigeants au plus haut niveau des partis (KMT-PCC) commencera quelques jours à peine après la prise de fonction de MA. Les vols charters directs entre le continent et Taïwan sont ouverts dès juillet 2008. L’un des textes les plus importants signés alors est l’Accord-cadre de coopération économique (Economic Cooperation Framework Agreement, ECFA) du 29 juin 2010. Lors de leur rencontre historique à Singapour le 7 novembre 20153, MA Ying-jeou et XI Jinping ont évoqué les deux interprétations du principe partagé « Une seule Chine ».


MA & XI, Singapour , 7 novembre 2015


Depuis le début du XXIe siècle toutefois, le Kuomintang a été forcé d’évoluer, et de prendre en compte petit à petit les réalités géopolitiques, et les nouveaux rapports de force politiques: obsolescence de fait du principe de la « République de Chine » unifiée par Taipei ; montée en puissance du nationalisme et de l’indépendantisme taïwanais ; volonté croissante de l’opinion publique taïwanaise du maintien du statu quo dans les relations entre Taïwan et la Chine ; agressivité croissante de Pékin dans la région (étouffement du mouvement démocratique à Hong Kong), etc. Sur ce dernier point, il apparaît que le « consensus de 1992 » longtemps promus par le Kuomintang lui est désormais électoralement défavorable, en particulier au vu de la politique menée par Pékin à Hong Kong. Un groupe de travail au sein du Kuomintang a ainsi reconnu en juin 2020 que l’adhésion de l’opinion publique au « consensus de 1992 » allait déclinant, sous le double impact de la politique menée par le PDP et de celle de Pékin. Il a proposé que le consensus, présenté comme correspondant à une situation historique donnée, soit désormais remplacé par un engagement « à défendre la souveraineté nationale de la République de Chine ; à sauvegarder la liberté, la démocratie et les droits de l’homme ; à donner la priorité à la sécurité de Taïwan et la création de relations gagnant-gagnant entre les deux rives. 4» Et les instances dirigeantes du parti ont commencé à admettre, après la débâcle électorale de 2020 (réélection de Mme TSAI), que le mot d’ordre de Pékin « Un pays, deux systèmes », n’était plus pertinent pour Taïwan. On le voit, on est assez loin de l’interprétation de 1992…


La lecture du « [non]-consensus de 1992 » par la Coalition pan-verte5 et les indépendantistes taïwanais

Pour le Parti démocratique progressiste et la Coalition pan-verte, il n’y a jamais eu de « consensus » en 1992 autour de l’affirmation « Une seule Chine ». Du point de vue du droit, les nationalistes et indépendantistes taïwanais s’appuient sur l’absence de tout document officiel à l’issue de cette réunion de Hong Kong pour affirmer que le « consensus » n’existe pas. Ce sera, par exemple, la position désormais explicite de LEE Teng-hui quand il aura terminé son mandat présidentiel en 2000, et aura été exclu du Kuomintang: il l’exprime ainsi clairement dans ses Mémoires, publiées en 2016. Le président CHEN Shui-bian (PDP, indépendantiste, 2000-2008) évoquera pendant son mandat la possibilité d’un dialogue avec Pékin « sur la base de la rencontre de Hong Kong en 1992 ». Et non sur la base d’un quelconque « consensus » issu de cette rencontre, alors que ses opposants du Kuomintang y font régulièrement référence, en particulier pour aller rencontrer des officiels de Pékin sur le continent. Pour le PDP, le concept est inutile puisque la Chine ne reconnaît qu’une seule interprétation de « la Chine » : la sienne. Et le sort de Taïwan devra être tranché par la voie référendaire (évidemment sans aucune précision sur un éventuel calendrier, puisque l’organisation d’un tel référendum serait considérée par Pékin comme un casus belli immédiat, en application de la Loi anti-sécession de 2005).

L’élection (2016), puis la réélection (2020 : 57 % des suffrages exprimés, et 61 des 113 sièges au Yuan législatif pour le PDP) de TSAI Ing-wen, considérée par Pékin comme une indépendantiste radicale, a amené XI Jinping, en janvier 2019, à rappeler de plus en plus fermement à ses « compatriotes de Taïwan » un « consensus de 1992 » appuyé par la Loi antisécession de 2005, qui interdit catégoriquement d’envisager une quelconque indépendance de Taïwan. La sortie de la question de Taïwan passera par la réunification, et l’application à l’île de la formule « Un pays, deux systèmes » déjà mise en oeuvre à Macao et Hong Kong. TSAI, qui a pourtant essayé de tenir une ligne pragmatique vis-à-vis de Pékin, a alors demandé à la Chine de cesser de discuter du sort de Taïwan avec des partis politiques taïwanais [le Kuomintang], et d’engager des négociations directes avec le gouvernement de Taipei. Ce qui, évidemment, n’a pas eu lieu, Pékin refusant tout contact avec les gouvernements TSAI, et multipliant au contraire les pressions politiques, idéologiques et militaires.


Au total, en ce trentième anniversaire de la « réunion de Hong Kong », chacune des parties intéressées a été amenée à réaffirmer (Pékin), à réviser fortement (le Kuomintang), ou à rejeter (le PDP), le « consensus de 1992 .6» L’expression apparaît désormais en décalage croissant avec le paysage politique et géopolitique actuel. Ce qui n’a pas empêché la porte-parole du Bureau des affaires taïwanaises (Pékin) ZHU Feng-lian d’affirmer encore en avril 2021 : « Peu importe que le consensus soit ou pas en accord avec son temps .7»


NOTES

1 La Coalition pan-bleue, constituée au tout début du XXIe siècle, rassemble le Parti nationaliste chinois (Kuomintang, le parti « bleu »), le Parti du peuple d’abord de James SOONG (Qinmindang) et le petit Nouveau parti chinois (NPC/CNP). Favorable au développement des relations (surtout économiques) avec la Chine continentale, la coalition oppose sa ligne nationaliste au séparatisme indépendantiste de la Coalition pan-verte (voir la note ci-dessous).

2 « Les deux rives du détroit de Taïwan s’accordent pour dire qu’il n’y a qu’une seule Chine. Cependant, les deux côtés du détroit ont des opinions différentes quant à la signification « d’une seule Chine. » cité par : KAN Shirley A., China/Taiwan: Evolution of the « One China » Policy. Key Statements from Washington, Beijing, and Taipei, Report, Congressional Research Service, Washington DC, 3/12/2001.

3 La dernière rencontre entre le Kuomintang (TCHANG Kaï-chek) et le Parti communiste (MAO Tse-toung) s’était tenue à Chongking en août 1945.

4 LIU Zihao, Is This the End of the 1992 Consensus? The Diplomat, 30/1/2020. En ligne : https://thediplomat.com/2020/01/is-this-the-end-of-the-1992-consensus-2/

5 La Coalition pan-verte (泛綠聯盟) s’est constituée au tout début du XXIe siècle dans la perspective des échéances électorales à venir, en particulier législatives . C’est une alliance informelle du Parti démocrate progressiste (PDP/DPP, le parti « vert », de loin hégémonique dans cette Coalition), de l’Union pour la solidarité de Taiwan (UST/TSU, formée par les partisans de l’ex-président LEE Teng-hui après son exclusion du Kuomintang en 2001) et du petit Parti pour l’indépendance de Taïwan (PIT/TAIP, qui se retirera ensuite de la Coalition). Très critiques du développement des liens étroits que le Kuomintang veut entretenir avec Pékin, les partis de la coalition verte vont du renforcement de l’autonomie de Taïwan à l’indépendantisme revendiqué.

6 GROSSMAN Derek, Is the ‘1992 Consensus’ Fading Away in the Taiwan Strait?, Commentary, The Diplomat, 3/6/2020. En ligne: https://www.rand.org/blog/2020/06/is-the-1992-consensus-fading-away-in-the-taiwan-strait.html

7 Citée par Johnny CHIANG, La Chine réprouve la « mise à jour » du « consensus de 1992 » par le KMT, RTI, Taipei, 1/4/2021. En ligne : https://fr.rti.org.tw/news/view/id/94006


Affiche de propagande de Pékin sur le « Consensus de 1992 »


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