Taïwan et le Japon. Les affinités japonaises de l’ex-président LEE Teng-hui (alias IWASATO Masao)


LEE avec un haïku de sa composition lors de sa visite au musée du maître des haïkus de la période d’Edo, MATSUO Bashō (1644-1694), à Tokyo (31 mai 2007)


Une trajectoire taïwano-japonaise, 1923-1946

En février 1940, attaché à inculquer « l’esprit japonais » à des Taïwanais qui bénéficiaient depuis quelques années du projet assimilationniste (dōka, 同化 ; et mouvement kōminka, 皇民化運動), le gouvernement colonial publie un décret encourageant et facilitant l’adoption de patronymes japonais. A l’instar de son père, et de son frère aîné, LEE Teng-hui (1923-2020) reçoit donc un nom japonais, IWASATO Masao (岩里政男) [1]. C’est symboliquement un lien important avec le Japon, et ce n’est pas le seul. Son itinéraire personnel jusqu’en 1946 est la trajectoire méritocratique d’un jeune Taïwanais d’origine hakka dans le système colonial. Son père (auxiliaire de la police japonaise) et son frère aîné (qui a a rejoint l’Académie de police, puis s’est porté volontaire pour la Marine impériale japonaise) sont liés au pouvoir colonial. Teng-hui a été scolarisé dans l’école japonaise. Pratiquant les arts martiaux dans une salle de butokuden, il s’y est initié au bushido (le code des principes moraux des samuraïs). Lycéen, il a reçu une bourse de l’Université impériale de Kyoto pour poursuivre des études supérieures en métropole (il sera diplômé à Kyoto en 1946). Il dit l’importance qu’ont eu pour sa formation certains penseurs japonais (l’intellectuel NITOBE Inazō, le philosophe NISHIDA Kitaro)[2], mais aussi par les courants intellectuels européens, ou la musique classique occidentale, qui circulent au Japon depuis l’ère Meiji.  En 1944 enfin, comme plus de 200000 Taïwanais, LEE a été volontaire pour servir dans l’armée impériale japonaise : il a été affecté à Taïwan, puis à Tokyo. Au vu de ce « parcours japonais », on comprend pourquoi, quand il accèdera à la présidence, ses adversaires politiques à Taïwan même ne manqueront pas de l’attaquer sur le fait « qu’il parle mieux le japonais que le mandarin » [3]

Discrétion présidentielle, expression libre après 2000, et fréquentes visites au Japon

LEE a été tenu à une nécessaire discrétion après la guerre (quand les Taïwanais étaient considérés avec méfiance par le pouvoir Kuomintang arrivé du continent), puis pendant sa montée vers le pouvoir au sein du Kuomintang, puis pendant sa présidence du pays (1988-2000). Président, il a travaillé à consolider discrètement les relations entre Tokyo et Taipei, une mission difficile étant donné les contentieux de l’époque coloniale, et la prudence à garder face à Pékin. En revanche, il a eu une plus grande latitude d’action dans le champ sociétal et culturel. Il a ainsi levé l’interdiction qui pesait sur les dessins animés et les films japonais à la télévision nationale, et laissé se diffuser dans la jeunesse la culture pop japonaise, les mangas et les modes vestimentaires de Tokyo.

LEE a changé d’attitude après la fin de son mandat. Pendant deux décennies, il va exprimer à de multiples occasions, déclarations, conférences, visites officielles et privées, verbalement et par écrit, ses liens personnels avec le Japon, son respect pour l’action du pouvoir colonial, et son « admiration pour les valeurs japonaises. » Le Japon lui rend bien cet engagement, surtout après 2000 : il est toujours reçu, et souvent décoré ou récompensé, par des dirigeants japonais. Et il est très apprécié des Japonais, pour son histoire personnelle, sa connaissance intime de la culture japonais, et surtout sa parfaite maîtrise de la langue – une qualité particulièrement appréciée par les Japonais qui estiment que des étrangers ne peuvent jamais véritablement parler et écrire leur langue[4].

Il s’est rendu à plusieurs reprises au Japon après 2000, à titre privé ou semi-public : au moins en 2004, 2007, 2008 (à Okinawa), 2012, 2015, 2018. Certaines de ses prises de position ou déclarations ont provoqué des polémiques, non au Japon, mais à Taïwan, et surtout à Pékin. En septembre 2014, LEE exprime son soutien à un équivalent japonais du Taiwan Relations Act américain : une idée  proposée pour la première fois par le président CHEN Shui-bian (2000-2008, PDP) en 2006 [5] ; et qui est alors discutée par la Diète japonaise à partir de 2014, à l’initiative du Parti libéral démocrate (PLD, centre-droit) [6]. Peu après, en 2015, il rappelle que « les Taïwanais ont été des sujets du Japon »,  alors « la mère-patrie » (motherland), et que Taïwan et le Japon étaient « un seul pays ». A Tokyo, le 15 juillet 2015, lors d’une conférence en japonais au Club des correspondants étrangers du Japon, il évoque les liens historiques de Taïwan avec le Japon ;  l’appartenance des îles Senkaku (Diaoyu) au Japon ; et « la construction de l’autonomie de Taïwan »,. Ce qui suscite les critiques de la Coalition Kuomintang-pan-bleue à Taipei ; et des manifestations viruelentes à Pékin. Des prises de position qui ont gêné le PDP dont il est proche, par exemple pendant la campagne de Mme TSAI Ing-wen à la présidentielle de 2016[7]. Deux autres épisodes méritent rappel.

LEE et le sanctuaire de Yasukuni, à Tokyo

En juin 2007, à Tokyo, LEE est récipiendaire d’un prix « En mémoire du comte GOTō Shinpei » (1857-1929), administrateur colonial japonais à Taïwan (1895-1906), décerné par la « Shinpei Gotō Society » japonaise. On sait que le comte GOTō est reconnu pour l’efficacité de son action d’organisation et de mise en place des bases du développement de la modernité à Taïwan. Mais il a aussi été le chantre de l’impérialisme nippon en Asie [8], et il s’opposait à l’application aux colonies –dont Taïwan- des droits et libertés établis par la Constitution Meiji de 1889.



A l’occasion de sa visite à Tokyo, LEE se rend sanctuaire Yasukuni , où sont honorés tous les morts des guerres impériales du Japon depuis 1869. Certes, son frère aîné y est enregistré parmi les quelques morts taïwanais de la guerre pour la Grande Asie (1937-1945). Mais Yasukuni, qui honore aussi  des criminels de guerre notoires, est aussi un des principaux hauts-lieux du nationalisme négationniste japonais. Toute visite officielle japonaise ou étrangère est susceptible de provoquer des remous dans toute l’Asie (et surtout en Chine populaire), voire aux Etats-Unis. Certes, LEE n’a plus aucune fonction officielle à Taïwan. Mais sa visite suscite un tollé. Pékin lui promet de finir « dans les poubelles de l’histoire ». Le Kuomintang dénonce les errements de son ancien président. A l’inverse, les nationalistes japonais voient en LEE une preuve de la légitimité et de l’efficacité coloniales[9]. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que LEE avait à faire avec Yasukuni. En août 2001, alors que la visite du Premier ministre japonais KOIZUMI Junichiro faisait polémique, il avait déclaré au Japan Times qu’il était « naturel pour un premier ministre de commémorer l’âme de personnes qui ont perdu la vie pour leur pays. » 

LEE et les « Senkaku japonaises »

Les Senkaku (en japonais) ou Diaoyutai (釣魚台, en chinois) sont un groupe inhabité d’îles, îlots et rochers de la mer de Chine orientale, au nord de Taïwan, au sud des Ryukyu. Compte tenu de sa position stratégique, plus sans doute que de ses ressources halieutiques et de ses ressources potentielles en gaz, l’archipel, « appartenant au Japon » depuis le traité de Shimonoseki (1895), est revendiqué et par Taïwan et par la Chine. Ce dossier empoisonne régulièrement les relations bilatérales des trois parties à la revendication. Sur fond d’argumentaires juridiques contradictoires échangés depuis des décennies, de lobbying régional et international (auprès des instances onusiennes), les affrontements verbaux et parfois physiques autour des îles sont fréquents, entre garde-côtes et « pêcheurs ».



Le sujet est donc sensible à Taïwan. En 1996 – il était alors président, LEE avait répété la ligne officielle: les Diaoyutai appartiennent à la République de Chine. Mais des déclarations ultérieures réitérées de LEE ont entretenu une = polémique. En septembre 2002, LEE, interrogé par un magazine japonais, déclare: « Les îles Senkaku sont un territoire du Japon. » : Tokyo refuse « de commenter des propos tenus par un citoyen privé », mais ne peut que s’en satisfaire. En 2012, le gouvernement japonais achète à des propriétaires privés trois des îlots des Senkaku et les nationalise : Pékin et Taipei dénoncent fermement « l’appropriation illégale d’un territoire souverain. ». Dans le contexte de virulentes manifestations anti-japonaises en Chine, LEE déclare le 13 septembre: « Les îles Senkaku, que ce soit dans le passé, actuellement ou à l’avenir, appartiennent certainement au Japon. [10]» Il s’appuie sur l’histoire : le Japon a établi sa souveraineté sur les îles en 1895 ; la Chine n’a commencé à revendiquer la souveraineté sur les îles qu’à partir de 1971, quand la République de Chine est évincée de l’ONU. Et de souligner que la question est moins celle de la souveraineté que la liberté d’accès pour les pêcheurs. Or, à la même époque, le président MA Ying-jeou (2008-2016, Kuomintang) réaffirme l’appartenance souveraine des Diaoyu à la République de Chine.  En juillet 2015, en visite au Japon, LEE répète que le Japon a la pleine souveraineté sur les îles Senkaku. A Taïwan, des membres du Kuomintang et du Nouveau Parti (pan-bleu) accusent l’ancien président de « trahison ». Et il confirme cette analyse dans ses Mémoires publiées en 2016.


Après le décès de LEE, le 30 juillet 2020, les condoléances officielles et privées ont été très nombreuses au Japon, et allaient très souvent au-delà du formalisme de circonstance. Elles ont témoigné de la popularité réelle du personnage au Japon.


La gouverneure de Tokyo, KOIKE Yuriko, lors d’une cérémonie d’hommage à LEE, à la représentation de Taïwan à Tokyo, le 6 août 2020 (CNA)


NOTES

[1] Cf. https://www.taipeitimes.com/News/feat/archives/2016/02/07. On estime à environ 10% le nombre de Taïwanais qui ont adopté un patronyme japonais.

[2] Voir les notes 3, 4 et 5 de la biographie politique de LEE

[3] En décembre 1952 , un décret du Kuomintang interdit tout usage de la langue japonaise dans le gouvernement, l’administration, le système scolaire et la presse écrite de Taïwan. LEE dira au biographe  R.Kagan avoir très mal vécu cette interdiction, alors qu’il peinait à apprendre le mandarin classique imposé par le régime.

[4] Il existe au Japon une « Association des amis de Lee Teng-hui », créée en 2002. Cf. le site :  http://www.ritouki.jp/ .

[5]  KO Shu-ling, Chen urges Japanese ‘Taiwan Relations Act’, Taipei Times, 31 October 2006

[6]  TIEZZI Shannon, To Counter Beijing, Japan Moves Closer to Taiwan, The Diplomat, 20 February 2014 : https://thediplomat.com/2014/02/to-counter-beijing-japan-moves-closer-to-taiwan/

[7] De même que quelques formules peu claires sur une « question des femmes de réconfort résolue », qui ont suscité des protestations féministes à Taïwan et en Corée.

[8] Cf. son ouvrage : 日本膨脹論 (Théorie sur l’expansion du Japon), publié en 1916

[9] Alors que LEE était depuis plus d’une décennie très populaire dans l’archipel, il semble que les Japonais ont mis un certain temps, à partir de 2000, à intégrer qu’il n’était plus président de Taïwan. Cf. TAKEFUMI Hayata, Japanese must look beyond Lee Teng-hui, Taipei Times, May 28, 2001,  http://www.taipeitimes.com/News/editorials/2001/05/28

[10] (Staff Reporter), Lee Teng-hui: Diaoyutais have always been Japan’s, Want-China Times, 4/9/2012 : https://archive.ph/20150706052236/http:/www.wantchinatimes.com


LEE reçoit le Prix GOTO Shinpei à Tokyo, le 1er juin 2007


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