La Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), une entreprise éminemment stratégique pour la Chine et les Etats-Unis. Et l’économie globale.


Le poids de Taïwan sur le marché mondial des composants électroniques est impressionnant. En 2021, ce marché a atteint près de 79 milliards d’euros : 64 % sont attribuables aux ventes taïwanaises, et même 92 % si l’on considère les puces les plus avancées technologiquement (5 à 7 nanomètres actuellement, soit 5 à 7 millionièmes de millimètre; l’objectif étant d’atteindre 3, voire 2, nanomètres). Pour celles-ci, Taipei conserve une avance spectaculaire dans la fabrication des processeurs, avec comme seuls concurrents dans ce champ l’américain Intel (la R&D reste très majoritairement américaine) et le coréen Samsung (spécialiste des mémoires de stockage). L’entreprise taïwanaise la plus importante est la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC, 台灣積體電路製造股份有限公司). Elle a été créée en 1987 par Morris CHANG, à la demande du gouvernement taïwanais, sur le Parc technologique de Hsinchu (nord-ouest).



En 2021, TSMC, qui emploie environ 60000 salariés, est la plus importante fonderie de semi-conducteurs au monde, capitalisée en novembre à plus de 535 milliards d’euros (au 11e rang mondial en terme de capitalisation boursière), avec un chiffre d’affaires d’environ 44 milliards. L’entreprise a investi 26 milliards d’euros en 2021, pratiquement le double du budget militaire de Taipei. Evaluant pour 2022 la croissance de ses ventes à 15 à 20 %, portées par la 5G, l’intelligence artificielle et la voiture autonome, l’entreprise a annoncé une augmentation de 45 % de ses investissements dans l’année, à hauteur de 38,5 milliards d’euros (la construction d’une nouvelle unité de production dans les puces de 7 nanomètres et moins est estimée entre 10 et 20 milliards d’euros). Même si l’industrie des semi-conducteurs est connue pour être très cyclique, TSMC est et restera dans les années à venir donc LA puissance industrielle incontournable pour la fabrication des puces électroniques de dernière génération. .



Une entreprise stratégique au plan global

« As the world is no longer peaceful, TSMC is gaining vital importance in geostrategic terms », Morris CHANG, 2019


Au-delà d’une réussite technologique remarquable et des innovations permanentes (dont l’impression en photo-lithographie par rayons ultra-violets de puces de plus en plus petites, et de plus en plus puissantes), cette entreprise, implantée sur de nombreux sites de production (Taïwan, Chine, Etats-Unis, Singapour, Japon) est éminemment stratégique sous plusieurs dimensions :

– Pour Taïwan : TSMC est l’emblème de la réussite économique du pays, dont elle est la plus importante capitalisation. Représentant la moitié de la production mondiale, elle donne à Taïwan une dimension globale connue et reconnue. Tous les fabricants globalisés de matériels électroniques dépendent de TSMC pour rester dans la course à la réduction de la taille des puces, réduction inversement proportionnelle à l’augmentation de leur capacité. Apple est ainsi le principal client de l’entreprise. Rappelons cependant que Taïwan est elle-même très dépendante de la Chine dans le domaine des semi-conducteurs: d’une part, parce que c’est son principal client ; d’autre part, parce qu’une part importante de la production taïwanaise est réalisée dans des usines installées sur le continent.

– Pour la Chine communiste  (#2): malgré ses efforts d’investissements planifiés dans la dernière décennie, et les efforts de la Semiconductor Manufacturing International Corporation (SMIC) fondée à Shanghai en 2000 par Richard CHANG (un homonyme de Morris, et comme lui ancien de Texas Instruments), Pékin est encore loin d’atteindre les dimensions et les qualités des puces de TSMC, dont elle dépend donc, de même que des puces coréennes et américaines. Or, visant Huawei, les Américains ont interdit à TSMC de livrer à la Chine les puces les plus performantes. TSMC serait évidemment un des principaux objectifs stratégiques de l’armée chinoise dans l’hypothèse d’une invasion de Taïwan.

– Pour les Etats-Unis, qui sont numéro 2 mondial pour la production de semi-conducteurs de pointe, et restent leaders en matière de R&D. Dans le cadre du bras-de-fer lancé avec Pékin par le président Donald Trump, Washington a fait pression sur Taïwan pour que TSMC investisse aux Etats-Unis, pour sanctionner Pékin, et réduire les risques d’une saisie des usines par Pékin en cas d’invasion de Taïwan. En juillet 2020, TSMC a ainsi confirmé l’arrêt de la fourniture de plaques de silicium au fabricant chinois d’équipements de télécommunications Huawei (et à sa filiale HiSilicon), boycottée par les Occidentaux comme trop liée au régime chinois. En novembre 2020, TSMC a confirmé la prochaine implantation d’une usine de puces à Phoenix (Arizona), avec des investissements ultérieurs à hauteur de plus de 30 milliards d’euros, et le soutien du gouvernement fédéral américain.

– Pour l’économie mondiale : la crise du covid depuis 2020 a montré l’importance de la dépendance mondiale aux puces asiatiques, et tout particulièrement aux plus performantes d’entre elles. L’explosion de la demande en matériels informatiques et électroniques a entraîné des pénuries, qui ont particulièrement frappé certaines industries moins prioritaires (dont l’automobile). Les prix à la vente des semi-conducteurs de TSMC a donc augmenté en moyenne d’environ 20 % en 2020-2021. Et les nouvelles demandes (5G, intelligence artificielle, voiture autonome) ne vont qu’amplifier la demande globale.

Taïwan peut-elle compter sur un hypothétique « bouclier de silicium [silicon shield]» pour empêcher une invasion chinoise ?

La question apparaît parfois dans les analyses prospectives sur « la question taïwanaise » : les puces électroniques peuvent-elles protéger Taïwan d’une invasion chinoise, une forme de police d’assurance géopolitique ? Rien n’est moins sûr.

La Chine représentait en 2020 60 % de la demande mondiale de semi-conducteurs. Et 90 % des puces électroniques utilisées en Chine sont importées ou produites sur le territoire chinois par des sociétés étrangères (dont TSMC). Avec la pandémie, le rythme des livraisons taïwanaises à la Chine s’est accéléré en 2021. Pour le moment, les efforts déployés par Pékin pour diminuer sa dépendance sont loin d’avoir porté leurs fruits, largement du fait du refus (relativement récent) des Occidentaux (les Américains, en l’occurrence) de transférer à la Chine leurs technologies de pointe : actuellement, le retard technologique chinois par rapport à Taïwan est estimé à environ une décennie, et les sanctions américaines contre certaines entreprises chinoises de haute technologie ne font pas faciliter le rattrapage..

En cas de conflit, les scénarios en matière de semi-conducteurs apparaissent plus sombres pour Washington (et l’Occident en général) que pour Pékin. Une invasion de Taïwan mettraient en péril pour une durée indéterminée la chaîne mondiale d’approvisionnement technologique – les pénuries constatées depuis 2020 du fait de la pandémie de covid-19 ne sont qu’un petit avant-goût de ce qu’il pourrait se produire en cas de crise géopolitique majeure. Les Etats-Unis et l’Occident seraient alors confrontés à des pénuries pénalisantes. La Chine courrait le risque de retrouver les usines de TSMC dans l’île endommagées voir détruites (un scénario volontaire envisagé par certains pour rendre très élevé pour Pékin le coût d’une invasion). Pour autant, quel que soit le cas de figure, il est illusoire pour Taïwan de trop compter sur un hypothétique « bouclier de silicium.» L’interdépendance économique avec Pékin ne pourra pas être un argument suffisant pour empêcher une guerre idéologiquement préparée par le régime chinois depuis longtemps. Et il n’est pas sûr non plus que la très forte demande américaine en semi-conducteurs taïwanais sera une garantie du soutien militaire américain en cas d’invasion.


Morris CHANG, fondateur de TSMC, et entrepreneur ambassadeur de Taïwan

Fondateur en 1987 de la TSMC (dont il est PDG jusqu’en 2018), Morris CHANG (張忠謀) est né en 1931 en Chine continentale, à Ningbo, ville portuaire de la province du Zhejiang. Il a fait ses études primaires à Hong Kong, colonie britannique. Son père est lié au gouvernement nationaliste. A la veille de l’arrivée des communistes au pouvoir, CHANG part aux Etats-Unis en 1948, pour y mener ses études. Il a obtenu un B.A., puis un M.Sc. en génie mécanique du Massachusetts Institute of Technology (1952-1953), plus tard un doctorat en génie électrique de l’Université de Stanford (1964). Il entre chez Texas Instruments en 1958, et y passe 25 ans (1958-1983) : il y devient responsable mondial des semi-conducteurs, une technologie de gravure d’un circuit électronique sur une plaque de silicium mise au point en Californie au début des années 1960. Il est ensuite recruté à Taïwan comme responsable de l’Institut de recherche de technologie industrielle (ITRI), fondé par SUN Yun-suan (1913-2006) et LI Kwoh-ting (1910-2001). SUN, ministre Kuomintang de l’Economie de 1969 à 1978, puis premier ministre de 1979 à 1984, est considéré comme l’un des pères principaux du « miracle économique du petit dragon taïwanais ». L’itinéraire de LI, économiste et homme politique, lui-aussi, parfois qualifié de « père du miracle économique de Taïwan » est très comparable à celui de SUN. Ministre Kuomintang de l’Economie (1965-1969), puis des Finances (1969-1976), il est ensuite ministre sans portefeuille, en charge principalement du développement de la science et de la technologie. Il a supervisé la construction du parc de Hsinchu. L’ITRI est l’un des bras économiques essentiels du gouvernement pour le développement technologique du pays: l’industrie taïwanaise de production des semi-conducteurs, dont la TSMC est le fleuron, en est l’exemple le plus impressionnant. Depuis qu’il a fondé TSMC en 1987, CHANG a reçu de très nombreuses distinctions taïwanaises et étrangères.

Les gouvernements taïwanais successifs sont bien conscients de l’importance internationale de TSMC, et de la notoriété de Morris CHANG. Celui-ci a été à plusieurs reprises envoyé spécial de la République de Chine aux sommets de la Coopération économique Asie Pacifique (l’APEC, Taïwan en est membre depuis 1991) : par le président CHEN Shui-Bian (PDP) en 2006 ; par la présidente TSAI Ing-wen (PDP) en 2018 (elle lui confère alors le Grand cordon spécial de l’Ordre des nuages propices [Order of Propitious Clouds]), 2019, 2020 et 2021 (#2).

En 2021, CHANG est chargé de promouvoir au sommet de l’APEC, qui se tient en Nouvelle-Zélande, la candidature de Taïwan au CPTPP, le « Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership », un grand pacte de libre-échange régional. Alors que les Etats-Unis s’en sont retirés sur ordre de Donald Trump en 2017, les 11 signataires du CPTPP sont tous membres de l’APEC (Canada, Australie, Brunei, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour, Vietnam). Ils ont enregistré en septembre 2021 les candidatures officielles de Pékin et de Taipei. Or, la Chine a immédiatement fait valoir qu’elle ne tolérerait pas une adhésion de Taïwan, qui est pourtant soutenue directement par le Japon, le grand allié des Etats-Unis dans la région.



La présidente TSAI reçoit Morris CHANG le 2 novembre 2021, avant son départ pour le sommet de l’APEC pour y représenter Taïwan.

NOTES

#1 Cf. DUCHÂTEL, Semi-conducteurs: la quête de la Chine, 2021 (infra)

#2 / Cf. https://taiwantoday.tw/news.php?unit=2,6,10,15,18&post=210179 .

SOURCES

– ESCANDE Philippe, L’histoire de l’entreprise taïwanaise TSMC est celle de la mondialisation… et de ses limites, Le Monde,14 octobre 2021. Cf.https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/10/14/tsmc

– DUCHÂTEL Mathieu, Semi-conducteurs : la quête de la Chine, Paris, Note de l’Institut Montaigne, janvier 2021 : Rapport (72 pages) et Résumé (3 pages). Cf. https://www.institutmontaigne.org/publications/semi-conducteurs-la-quete-de-la-chine#

– Revue de la presse internationale en ligne fin 2021-début 2022 (Taiwan News, Taipei Times, Le Monde, L’Usine nouvelle, The Guardian, Asianews, Reuters, TrendForce, etc.)


L’usine TSMC de Nankin, sur le Continent…

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