Pourquoi et comment Taïwan est devenu « l’endroit le plus dangereux de la planète », selon The Economist du 1er mai 2021 


La couverture de la livraison du 1er mai 2021 de l’hebdomadaire The Economist a été très efficace #1. Avec une image réussie (Taïwan au centre d’un écran radar circulaire, entre menace chinoise à l’ouest, et présence américaine à l’est), et un titre choc hyperbolique, qui n’a pas manqué de susciter des réactions : «  The most dangerous place on Earth / L’endroit le plus dangereux de la planète ». Un article qui rejoint une longue série de textes alarmistes comparables depuis quelques mois, émanant de think tanks occidentaux #2, ou d’éditorialistes de la presse diplomatique ou géopolitique.



Le sous-titre explicite l’intention : « L’Amérique et la Chine doivent travailler plus dur pour éviter la guerre sur l’avenir de Taïwan ». Pour l’auteur de l’article (anonyme, comme il est de tradition dans le magazine), l’équilibre stratégique des dernières décennies a disparu. Les responsables américains ne sont plus sûrs de pouvoir dissuader Pékin d’attaquer Taïwan. Le risque de guerre est plus grand que jamais, avec des conséquences potentielles majeures : outre le coût humain pour Taïwan, le coût économique serait désastreux à l’échelle globale, Taïwan étant, par exemple, le principal producteur mondial de semi-conducteurs.

Et les risques de contagion d’un conflit régional (dans un détroit vital pour le trafic maritime mondial) vers une guerre plus ample entre deux puissances nucléaires ne doivent pas être sous-estimés. Car une invasion de Taïwan serait un test de crédibilité pour la détermination diplomatique et militaire de Washington. Une non-intervention américaine signerait la défaite des Etats-Unis face à une Chine, qui s’établirait dès lors comme la principale puissance du XXIe siècle, ce qu’elle ambitionne ouvertement.

On en serait donc actuellement à un point de basculement possible. Entre la volonté chinoise, répétée comme un mantra depuis des décennies, de procéder à une « réunification », qui ne serait en réalité que l’annexion de Taïwan. Et « l’ambiguïté stratégique » américaine, les Etats-Unis ne reconnaissant que Pékin depuis 1979, mais s’étant implicitement engagés à aider Taïwan à se défendre par le Taiwan Relations Act la même année. La doctrine du « statu quo » avait permis jusqu’à présent le maintien d’un équilibre entre les parties. Jusque-là, même si, pour Pékin, l’île devra inéluctablement revenir dans le giron de la mère-patrie (en théorie avec application d’une autre doctrine, « Un pays, deux systèmes », dont on vient de voir ce qu’il signifie à Hong Kong), Taïwan ne serait attaquée qu’en cas de proclamation d’une indépendance que la Loi anti-sécession chinoise de 2005 a posé comme une ligne rouge.

Mais la montée en puissance militaire de la Chine (particulièrement spectaculaire pour sa Marine, appelée par ses programmes en cours à dépasser largement celle des Etats-Unis ; mais aussi en terme de forces aériennes et de missiles), couplée à des discours nationalistes et essentialistes de plus en plus agressifs du dirigeant chinois XI (discours particulièrement appréciés au sein de l’Armée populaire de libération #3) a fait évoluer la menace, et sa perception à Washington et ailleurs. La Chine a désormais les moyens militaires d’attaquer Taïwan. Certes, le régime de Pékin aurait beaucoup à perdre d’une guerre, dont le coût humain, économique et idéologique remettrait en cause le projet du parti communiste de garantir la prospérité, la stabilité et le statut de la Chine dans le monde. Mais dans un régime comme celui de XI, l’argumentaire nationaliste et de la nouvelle superpuissance peut l’emporter sur des arguments rationnels.

L’auteur conseille ensuite aux Taïwanais de se concentrer sur des efforts de défense visant à rendre très difficile un débarquement chinois. Et aux Américains de faire en sorte que Taïwan ne s’engage pas dans une déclaration d’indépendance  [ce qui ne paraît pas être au programme de l’administration de Mme TSAI, présidente PDP, avec laquelle Pékin refuse tout contact depuis son élection en 2016]; de renforcer leur réseau d’alliés dans la région ; et de rendre plus crédibles aux yeux de Pékin ses capacités de dissuasion.

Ce titre et ce texte alarmistes de The Economist reprennent certes pour partie le discours américain manichéen du président Trump (mais son successeur a maintenu la priorité chinoise et Indo-Pacifique). Et celui d’une partie de l’appareil militaire américain (la Marine, en particulier, qui se verrait bien attribuer des moyens supplémentaires pour contrer la montée en puissance de la flotte chinoise 4). Mais ils ont un triple mérite : celui de souligner l’imprévisibilité de XI Jinping, dont les discours pourraient devenir perfomatifs ; celui de souligner les ambiguïtés américaines à l’endroit de leurs « alliés » ; et celui d’attirer l’attention de certains acteurs qui sont actuellement à la fois divisés et très timorés face à Pékin – les Etats-membres de l’Union européenne en particulier.

La présidente TSAI a répondu au titre de The Economist.

NOTES

1 Cf. The most dangerous place on Earth, The Economist, 1/5/2022:https://www.economist.com

2 Ainsi Robert D.BLACKWILL : « Taiwan is becoming the most dangerous flash point in the world for a possible war that involves the United States, China, and probably other major powers », in : BLACKWILL Robert D., ZELIKOW Philip, The United States, China, and Taiwan: a Strategy to Prevent War, New York, Council on Foreign Relations,Council on Foreign Relations Report, February 2021, 100p.. Cf. https://www.cfr.org/report/united-states-china-and-taiwan-strategy-prevent-war

3 Cf., par ex., FENG John,China Tries to Tone Down War Talk as Military Tells Taiwan to ‘Surrender Now’, Newsweek, 13/1/2022. Cf.https://www.newsweek.com/china-tones-down-war-talk-peoples-liberation-army-tells-taiwan-surrender-now-1668927

4 En mars 2021, l’amiral Phil Davidson, commandant sortant du Commandement indo-pacifique américain (INDOPACOM), a déclaré au Congrès, devant la commission sénatoriale des relations étrangères que la Chine était « susceptible d’attaquer Taiwan dans les six ans. » in : Taipei Times, 11 March 2021


REFERENCES

BLACKWILL Robert D., ZELIKOW Philip, The United States, China, and Taiwan: a Strategy to Prevent War, New York, Council on Foreign Relations, Council on Foreign Relations Report, February 2021, 100p.. Cf. https://www.cfr.org/report/united-states-china-and-taiwan-strategy-prevent-war

(Anonyme), The most dangerous place on Earth, The Economist, 1/5/2022: https://www.economist.com



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