Les Taïwanais et le Japon – Volet 2/ La « période coloniale » revisitée: Mémoires et réécritures de l’histoire (1945-2022)


2020: mangas taïwanais primés au Japon.


La défaite japonaise est actée par les Américains le 2 septembre 1945, puis par le pouvoir nationaliste chinois le 25 octobre. La presque totalité des Japonais sont rapatriés. Mais l’héritage de la période coloniale reste important. Occulté pendant la « période autoritaire » du Kuomintang, il a ressurgi dans le débat public et dans les pratiques sociétales de l’île démocratisée.

I/ La dé-nipponisation : Le Kuomintang et Pékin d’accord contre le colonialisme et le militarisme japonais

L’important héritage japonais a indubitablement consolidé une identité taïwanaise, qui a contrarié les projets du nationalisme sino-centré du Kuomintang de présenter l’identité de la province de Taïwan comme chinoise han. Dès son arrivée sur l’île en 1945, le gouverneur-général nationaliste CHEN Yi (陳儀) entreprend donc de dé-nipponiser brutalement la province , en vilipendant le Japon pour « purger l’influence néfaste du colonisateur sur les insulaires. » #1. Ce qui passe par la contrainte linguistique et visuelle: interdiction de l’usage du japonais ; enseignement exclusivement en mandarin ; changement des patronymes et dénomination des rues ; démolition ou sinisation architecturale de bâtiments, en particulier les temples shinto (un seul est conservé  à Taoyuan) #2. Le Kuomintang doit délégitimer la culture taïwanaise post-coloniale, pour la ré-endoctriner dans l’optique de la République de Chine et du confucianisme de Sun Yat-sen et de Tchang Kaï-chek. De très nombreux fonctionnaires chinois de l’administration coloniale japonaise sont licenciés, et remplacés par des Continentaux. Malgré les bombardements américains, l’état économique avancé de l’île, par contraste avec une Chine ravagée par la guerre justifie le démantèlement engagé entre 1946 et 1948 des entreprises industrielles et des infrastructures de transport édifiées par les Japonais.

L’histoire écrite après 1945 par le Kuomintang est focalisée sur la guerre d’agression du Japon militariste contre la Chine, et son cortège infini de crimes de guerre et contre l’humanité #3. Si les ouvrages nationalistes insistent sur les résistances locales à l’arrivée des Japonais en 1895, ils évitent d’évoquer les 200000 Taïwanais enrôlés dans l’armée japonaise à partir de 1937, parmi lesquels des dizaines de milliers de volontaires, surtout à partir de 1942-1943 #4. Et ces ouvrages nationalistes passent totalement sous silence les évolutions sociales, économiques et pédagogiques de l’époque coloniale. Or, si le développement économique colonial devait avant tout profiter à la puissance tutélaire, il a néanmoins donné à l’île une solide base pour son développement ultérieur. #5. Sur ces différents volets, les discours du Kuomintang et du parti communiste chinois sont très proches.


II/ Révisionnisme historiographique et politique, ou : le bilan positif de la colonisation

Le débat sémantique sur la qualification de la période japonaise permet de cerner les positionnements et les évolutions à la fin du siècle #6. La période coloniale est alors qualifiée par les différents protagonistes de « période de l’occupation japonaise » (riju) ; « période du régime colonial japonais » ; « période d’administration japonaise » (rizhi). En 2013, il est décidé que l’expression « occupation japonaise » sera dorénavant remplacée par celle « d’administration japonaise» dans tous les documents officiels. Finalement, on a privilégié la formule encore plus neutre de « période japonaise » (riben shidai). Par exemple pour les salles du Musée national d’histoire de Taïwan, inauguré à Taïnan en 2011. La section permanente du Musée national d’histoire de Taïwan consacrée à la période 1895-1945, intitulée « La grande transformation et l’ordre nouveau » valorise clairement la « période japonaise », matrice de la modernité et de la prospérité actuelles de Taïwan, et qui a façonné une identité taïwanaise ensuite niée par le Kuomintang. L’importante production éditoriale taïwanaise des deux dernières décennies sur le sujet permet un retour sur cette trajectoire japonaise à Taïwan, avant et après 1945.

Après l’occultation qui a caractérisé la « période autoritaire » du Kuomintang, le début des années 1990 est marqué par un réexamen de l’impérialisme japonais, d’abord dans les œuvres cinématographiques et littéraires, puis lors de la rédaction des nouveaux programmes scolaires. Dans la querelle des manuels d’histoire, les tenants de « la nouvelle écriture » travaillent à ce que l’ancien colonisateur japonais ne soit plus uniquement évoqué sous l’angle du « joug colonial » et de la répression, mais aussi à travers son indéniable contribution à la modernisation de l’île #7. Les historiens proches du Kuomintang dénoncent alors un révisionnisme visant à dissimuler la gravité des crimes commis par le colonisateur japonais, puis par l’armée impériale dans la guerre d’agression contre la Chine, puis dans toute l’Asie pendant la Deuxième guerre mondiale #8. Les conservateurs dénoncent également la politique assimilatrice lancée en 1936 par l’administration japonaise (huangmin hua), visant à faire des Taïwanais colonisés des « sujets impériaux » (huangmin). De fait, le révisionnisme historique apparaît dans la tendance de certains indépendantistes à idéaliser volontairement la période japonaise, en oubliant le nationalisme répressif et du bellicisme expansionniste du régime de Tokyo à partir des années 30, quand commence la conquête de l’Asie #9.

La thèse de la double-occupation japonaise, puis continentale apparaît parfois également. Mais pour certains acteurs taïwanais, la « période japonaise » a été paradoxalement moins « coloniale » que le règne du Kuomintang à partir de 1945/1949… La colonisation, pourtant sans ménagement, est aujourd’hui décrite par certains nationalistes sinon comme un âge d’or, du moins comme une ère de modernisation économique et institutionnelle, qui a permis d’affirmer une « conscience taïwanaise » (Taiwan yishi) et une « identité taïwanaise » (Taiwan rentong) fondées sur un parcours historique spécifique. Et oublient ou occultent trois angles morts : la violence initiale de la colonisation, les révoltes aborigènes #10, et les « femmes de réconfort ».

Le refus des autorités japonaises, encouragée par le négationnisme virulent de l’extrême-droite nationaliste, de véritablement reconnaître l’exploitation sexuelle des « femmes de réconfort » (慰安婦 , comfort women) dans les bordels de l’armée japonaise pendant la grande guerre, empoisonne depuis des décennies les relations du Japon à la quasi totalité des Etats asiatiques, et en particulier la Chine communiste, la Corée et Taïwan. Aligné sur ce point sur la ligne de Pékin, le Kuomintang a réagi à la réhabilitation ambiante de la période coloniale en ressortant les dossiers de la répression des Aborigènes, et des quelques 2000 « femmes de réconfort » #11 . Depuis peu, une salle est consacrée aux « femmes de réconfort » dans le Musée des Forces armées de Taipei, et un premier « Mémorial des femmes de réconfort de Taïwan » a été ouvert par une ONG locale, la « Taiwan Women’s Rescue Foundation » ((婦女救援基金會) en 2015.


III/ L’héritage japonais dans la société taïwanaise, et dans les relations bilatérales avec le Japon

Dès le début de la présidence réformiste de LEE Teng-hui (1988-2000), l’interdiction des programmes télévisés en japonais a été levée. Ils ont rapidement envahi les écrans taïwanais, diffusant les tendances et les modes de consommation de l’archipel nippon, en particulier chez les jeunes générations. Des sondages font régulièrement apparaître, à partir du début du siècle, que le Japon était « le pays préféré » des jeunes, largement devant les Etats-Unis (la Chine populaire étant, quand à elle, reléguée en fin de classement) #12. Du coup, la familiarité linguistique avec le japonais n’est pas négligeable. Les jeunes générations sont familières de la langue nippone, ne serait-ce que par la fréquentation depuis l’enfance des dessins animés à la télévision, des jeux vidéos, et des mangas. Et les interactions culturelles sont importantes, entre engouement taïwanais pour les modes et les musiques japonaises (le harifeng « la vague japonaise »), et une taïwanophilie japonaise dont témoigne un tourisme japonais de proximité.

On sait que la culture populaire japonaise a une clientèle fidèle chez les jeunes générations de Taïwan, dont certaines se réfèrent volontiers au «harizu» (Japanmania / nippomanie). Avec parfois une forme de nostalgie d’un demi-siècle de cohabitation de part et d’autre. En témoigne, dès 1989, la réception très positive à Taïwan du film de HOU Hsiao-hsien, Une ville de tristesse (Beiqing Chengshi, City of Sadness), qui dépeint des familles japonaises se préparant à quitter l’île en 1945 : leur départ est concomitant d’un mécontentement social qui mène à « l’incident 2-28 » de 1947. Pour ceux qui cherchent à « trianguler » leur chemin vers une identité taïwanaise distincte de l’appartenance à la Chine continentale, cultiver la nostalgie des héritages de la période japonaise et se tourner vers le Japon est devenu une stratégie attrayante pour équilibrer la relation à Pékin.

Au-delà de la permanence dans les espaces urbains taïwanais de très nombreux édifices publics édifiés par les Japonais (dont le plus imposant est le palais présidentiel, ex-palais du gouverneur-général), les premières initiatives de réhabilitation et de valorisation de l’héritage patrimonial japonais viennent de la société civile au mitan des années 1990 #13. Elles concernent d’abord les établissements des sources thermales de Peitou, près de Taïpei, qui débouchent en 1998 sur la création d’un musée des Sources thermales (Beitou Hot Spring Museum, 北投溫泉博物館), dans un bâtiment édifié par les Japonais entre 1911 et 1913. Des maisons de style japonais traditionnel (il en reste peu : les quartiers de Da’an o de Jiufen, à Taipei #14 ) ; les bâtiments-salles d’arts martiaux, qui ont tous été conservés ; des bâtiments tertiaires ou industriels reconvertis (l’ancienne manufacture de cigarettes du Songshan Cultural Park, la cave viticole du Huashan Creative Park). Quelques sites industriels ont été muséifiés (site minier de charbon près de Keelung, ou la mine d’or de Jinguashi– par ailleurs ex-camp japonais pour prisonniers du Commonwealth). Les objectifs sont largement économiques, et participent parfois de la gentrification de certains quartiers. Ils sont aussi fréquentés par les touristes japonais attirés par un « tourisme de la nostalgie ».

La nippophilie taïwanaise, une exception en Asie

Au-delà des bras-de-fer historiographiques et des polémiques révisionnistes, le volet nippon des débats sur l’histoire et l’identité taïwanaises permettent de sortir de l’excessive focalisation sur la seule diade Taïwan-Chine, pour réintroduire un acteur qui reste important dans l’histoire taïwanaise contemporaine. Actuellement, et pas seulement grâce aux hari (哈日), Taïwan est le seul pays d’Asie où l’ancien colonisateur bénéficie d’une image « globalement positive ». L’absence de tout sentiment anti-japonais dans la jeune génération (contrairement à la Chine), ne pouvant que faciliter l’évolution en cours des rapports entre Taïwan et le Japon (et réciproquement) face à la Chine : un rapprochement qui ne trouve de résistance outrée qu’à Pékin.


NOTES

1 Cf. (Anonyme), Les stigmates de la colonisation, Taïwan Info (en ligne), 1/3/2009. Cf.: https://taiwaninfo.nat.gov.tw/news.php?unit=60,75,81,90,182&post=63391 . On notera que, général du Kuomintang, CHEN Yi (陳儀, 1883-1950) avait été formé au début du siècle dans des académies militaires japonaises, et était donc parfaitement nippophone. En visite officielle en 1935 sur l’île, à l’occasion de l’Exposition coloniale impériale du 40e anniversaire, il exprime publiquement son admiration pour les réussites de la colonisation.

2 En revanche, on a conservé les butokuden, les centres d’entraînement aux arts martiaux, en particulier celui de Taïnan.

3 SIMON Scott, Contesting Formosa: Tragic Remembrance, Urban Space and National Identity in Taipak, Identities: Global Studies in Power and Culture, 2003, no 10, p.109-131 (NB: Taipak = prononciation taïwanaise de Taipei) https://www.academia.edu/Contesting_Formosa_Tragic_Remembrance_in_Taipak ; VICKERS Edward, Remembering and forgetting war and occupation in the Peoples Republic of China, Hong Kong and Taiwan, in : FINNEY Patrick (ed.) Remembering the Second World War, Routledge, 2017, 280p.

4 Le futur président LEE Teng-hui (1988-2000, KMT) et son frère ont été en 1943 volontaires dans la Marine impériale. Des contingents aborigènes constituaient alors depuis plusieurs années déjà le Corps des volontaires formosans (Takasagozoku giyūtai, Formosan Volunteer Corps), envoyés dans les archipels du Pacifique.

5 Dans la faible part qu’elle accorde à la « Province de Taïwan », l’historiographie nationaliste du Kuomintang (rejoignant en cela la lecture idéologique de Pékin) met exclusivement en valeur la politique de développement économique par la dynastie Qing, dans la décennie qui précède la cession de 1895, sous le gouverneur LIU : construction de routes, ouverture de la première ligne de chemin de fer, etc.

6 VICKERS Edward, Frontiers of Memory. Conflict, Imperialism, and Official Histories in the Formation of Post–Cold War Taiwan Identity, in : JAGER Sheila Miyoshi & MITTER Rana (eds), Ruptured Histories: War, Memory and the Post-Cold War in Asia, Harvard University Press, 2007 . Cf. https://www.academia.edu/5693207/Frontiers_of_Memory_Conflict_Post_Cold_War_Taiwan; WONG Heung-wah, What Does It Mean by “Being Colonized”? Reflections on the Japanese Colonial Policies in Taiwan, Group Dynamics Theory Research and Practice, Journal of Group Dynamics, 2013, Vol.30, p.342-360: https://www.academia.edu/28635866/Japanese_Colonial_Policies_in_Taiwan ; YAU Yvonne, WONG Heung-wah, The Legacy of Japan’s Colonial Past in Taiwan In ROSE C. & TEO V. [eds], The United States Between China and Japan, Newcastle upon Tyne, UK 2013, p.296-319 : https://issuu.com/hwwong/docs/bc2013d

7 Cf. HEE Nadin, Taiwan under Japanese Rule. Showpiece of a Model Colony? Historiographical Tendencies in Narrating Colonialism, History Compass, 2014, p.1-10. Online : https://www.academia.edu/10986929

8 Sur les plus de 200000 volontaires taïwanais dans l’armée impériale, on comptera environ 30000 morts et disparus. A partir de la fin du siècle, au grand dam du Kuomintang et sous les protestations de Pékin, un certain nombre de vétérans formosans sont allés en pèlerinage mémoriel au sanctuaire de Yasukuni à Tokyo, où sont inscrits les noms de plus de 26000 Formosans. Mais Yasukuni est aussi un haut-lieu de la mémoire contestée des guerres coloniales impériales et du négationnisme de l’extrême-droite japonaise. L’ex-président LEE s’est lui-même rendu à Yasukuni en juin 2017, lors d’un épisode très contesté . Sur la mémoire des Taïwanais de l’armée japonaise après 1945, cf. LAN Shichi Mike (藍適齊), (Re-)Writing History of the Second World War. Forgetting and Remembering the Taiwanese-native Japanese Soldiers in Postwar Taiwan, Positions. Asia Critique, February 2014, vol.21, no 4, p.801-852.

9 CABESTAN Jean-Pierre, Spécificités et limites du nationalisme taïwanais, Perspectives chinoises , sept-octobre 2005: https://journals.openedition.org/perspectiveschinoises/916

10 Sur ces deux premiers points, voir le Volet 1 / La période coloniale.

11 Le nombre de femmes de réconfort a été incomparablement plus faible à Taïwan qu’en Corée : le rapport est de l’ordre de 2000 à 200000. Le mouvement coréen pour la reconnaissance est donc beaucoup plus précoce et activiste qu’à Taïwan, où les différents partis instrumentalisent la question pour s’opposer au Japon (sous le président MA, Kuomintang) ou, au contraire, pour ne pas embarrasser Tokyo dont Taipei a besoin face à Pékin (sous l’actuelle présidente TSAI, PDP). Cf. HU Emilie, The Struggle Over “Comfort Women” in Taiwan: Historical Memory and Lack of Consensus, Washington, Global Taiwan Institute, Global Taiwan Brief, August 11, 2021, Vol. 6, Issue 16: https://globaltaiwan.org/2021/08/vol-6-issue-16/ ; également : SUZUKI Shogo, The Competition to Attain Justice for Past Wrongs: The ‘Comfort Women’ Issue in Taiwan, Pacific Affairs, 2011, vol.84, no.2, p.223–44.

12 Lors d’un sondage réalisé à Taipei entre décembre 2009 et janvier 2010, 52 % des Taïwanais interrogés déclarent que le Japon est « leur pays préféré, en dehors de Taïwan », et 62 % qu’ils avaient des « sentiments d’affection pour le Japon ». En janvier-février 2012, soit dix mois après le grand tremblement de terre du Kanto: 41% et 75%. En juin 2013, 43% et 65%. Cf. nippon.com, 20/9/2013: https://www.nippon.com/fr/in-depth/a02204

13 ZORZIN Nicolas, Alternating cycles of the politics of forgetting and remembering the past in Taiwan, in: APAYDIN Veysel (ed.), Critical perspectives on cultural memory and heritage. Construction, transformation and destruction, University College of London Press, 2020, p.269-288

14 Le film Le goût de la liberté (d’après PING Ming-min) du réalisateur taïwanais HOU Hsiao-Hsien (né en Chine en 1947, arrivé à Taïwan en 1948) a été tourné en 1989 à Jiufen



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