En 2021-2022, une communauté internationale plus inquiète que les Taïwanais eux-mêmes du risque d’une invasion chinoise ?


Exercice de débarquement de l’armée chinoise (APL) en… 1979 (Image de l’Agence de presse officielle Xinhua)


Il est une question, régulièrement posée aux Taïwanais, qui mérite attention: « Pensez-vous que la Chine pourrait attaquer Taïwan? « , parfois formulée sous la forme : « Pensez-vous qu’il pourrait y avoir une guerre entre la Chine et Taïwan?« . Un premier sondage, réalisé en octobre 2021 par la Taiwanese Public Opinion Foundation, donne les résultats suivants:



Alors que les tensions vont croissant dans le détroit de Taïwan (ce dont témoigne la multiplication spectaculaires des incursions chinoises dans l’espace aérien taïwanais ADIZ) et qu’elles s’exacerbent entre Washington et Pékin (entre autres) sur le sujet, la crainte d’une guerre diminue paradoxalement dans l’opinion publique taïwanaise.

Le CommonWealth Magazine Taiwan a publié jeudi 13 janvier 2022 un énième sondage sur le sujet, un an après l’entrée du président Joe Biden à la Maison Blanche # 1. 63,7% des personnes interrogées ont déclaré qu’elles ne craignaient pas qu’une guerre éclate dans le détroit de Taïwan d’ici un an. A cette échéance, la crainte d’un conflit, exprimée par 35,4% des personnes interrogées, a diminué de 15 % par rapport au même sondage il y a un an. Plus généralement, 59,7% des sondés ne pensent pas que Pékin utilisera finalement la force pour récupérer Taïwan… Ces pourcentages sont à peu près identiques dans toutes les classes d’âge.

Quel type de relations avec Pékin et avec Washington ?

En ce qui concerne plus précisément les relations avec la Chine, le « maintien du statu quo » (ni réunification avec la Chine, ni proclamation formelle d’indépendance) est l’opinion dominante, choisie par 45,7% des personnes interrogées. Mais le déclin continue, puisque cette opinion avait culminé à 63,6 % en 2006. A contrario, le soutien à « l’indépendance de Taïwan, tout en maintenant des relations pacifiques avec la Chine » a doublé en 20 ans, particulièrement privilégié par les moins de 40 ans à 50-55 %: les plus de 50 ans privilégient nettement le « maintien du statu quo ». Sauf qu’une éventuelle proclamation d’indépendance ne peut se produire que si Pékin renonce à la « réunification avec Taïwan » ; ou que l’APL soit repoussée lors de sa tentative d’invasion. Deux hypothèses peu envisageables aujourd’hui.

Le pragmatisme l’emporte en ce qui concerne la relation triangulaire Taïwan-Chine-États-Unis : la moitié des sondés (46,7 %) soutiennent le maintien par Taipei de relations identiquement équilibrées avec Pékin et Washington ; et un peu moins du tiers (31,1 %) des liens renforcés avec Washington, tout en préservant des relations pacifiques avec Pékin.

L’enquête montre également des niveaux élevés de confiance dans les États-Unis pour venir en aide à Taïwan en cas de guerre, alors que Washington s’efforce de maintenir une « ambiguïté stratégique » sur le sujet, pour laisser Pékin dans l’incertitude. 54% pensent que l’armée américaine pourrait protéger efficacement Taïwan ; et 58,8% qu’il serait possible que les États-Unis envoient des troupes pour aider Taïwan en cas de guerre. Sur ce point, il y a un décalage générationnel, les jeunes (moins de 40 ans) étant plus optimistes que les personnes plus âgées et sur la force des Etats-Unis, et sur le soutien américain à Taïwan – les jeunes n’ayant pas connu le tournant de 1971-1979, quand Washington avait « lâché » Taipei au profit de Pékin et de la « théorie d’une seule Chine. »

Une distorsion entre les craintes de la communauté internationale et l’opinion publique taïwanaise

Sur les deux sujets – attaque chinoise, protection américains, il y a donc une nette distorsion entre l’inquiétude croissante qui s’exprime chez les autorités et dans les médias occidentaux, et la perception des populations locales. Pourtant, les faits sont têtus, de la multiplication et la montée en puissance des incursions chinoises dans l’espace aérien taïwanais, aux discours bellicistes au sein de l’Armée populaire de libération (APL), ou tenus par XI Jinping lui-même, qui pourrait être tenté par un coup d’éclat politique en attaquant l’île.

Comment interpréter ces chiffres paradoxaux, et leur évolution ? Déni collectif de réalité ? Manque d’intérêt, ou déficit d’information sur les moyens militaires réels dont dispose Taïwan par rapport à la Chine ? Sondés blasés par la récurrence des menaces chinoises depuis des années, sans passage à l’acte  [ce serait d’ailleurs un succès pour Pékin que d’avoir ainsi endormi la vigilance de son objectif ]? Illusion sur la fiabilité de l’allié américain, par éloignement ou indifférence des Taïwanais par rapport aux terrains où cette fiabilité a été pour le moins défaillante [on s’en tiendra, pour mémoire, à la Syrie en 2013 puis 2019, à l’Afghanistan à l’été  2021, et attendant peut-être l’Ukraine en 2022] ? Ou déficit croissant de « l’esprit de défense » et de la « volonté de se battre », en estimant que, de toutes façons, la supériorité militaire de Pékin est telle qu’il n’y a plus d’illusion à entretenir sur la fin de l’histoire ?

L’une des explications possibles est peut-être le sentiment que Taïwan, petit pays, très proche géographiquement du Continent, n’a guère d’autonomie décisionnelle fondamentale, pris qu’il est dans le bras de fer Etats-Unis-Chine, et leurs intérêts concurrents. La Chine veut récupérer Taïwan au nom de la légitimité historique « d’une seule Chine ». Mais aussi pour éventuellement percer la « première chaîne d’îles », une ligne de défense stratégique allant du Japon aux Philippines, avec Taïwan comme pièce centrale, cette première chaîne conditionnant pour Pékin sa liberté d’accès au Pacifique. Les États-Unis sont engagés dans une rivalité dont l’enjeu est le maintien, ou la perte, de leur statut de première puissance mondiale.

En tous cas, ceux et celles qui, à Taïwan même ou ailleurs dans le monde, expriment leur préoccupation croissante face aux menaces chinoises, apparaissent pour le moment comme des Cassandre….


NOTES

1 KOO Shuren, LU Peuhua, Should Taiwan put its future in U.S. hands? CommonWealth Magazine Taiwan, Jan.13, 2022. Cf. https://english.cw.com.tw/article/article.action?id=3161

SOURCES

Global View Monthly, « 2022年最新民心動向調查:(…) 逾半民眾無意上戰場 [Plus de la moitié du public n’a pas l’intention de faire la guerre], 28/12/2021. Traduction:https://www-gvm-com-tw.translate.goog/TW.

Foresight Public Opinion Research Survey, « Taiwan Public Opinion Survey » . Cf. FENG Shaoen, « 2022年最新民心動向調查:(…) 逾半民眾無意上戰場 [Plus de la moitié du public n’a pas l’intention de faire la guerre], GVM,28/12/2021. Traduction:https://www-gvm-com-tw.translate.goog/TW.

KOO Shuren, LU Peuhua, Should Taiwan put its future in U.S. hands? CommonWealth Magazine Taiwan, Jan.13, 2022. Cf. https://english.cw.com.tw/article/article.action?id=3161

DAVIDSON Helen, NI Vincent, Fear of war dips in Taiwan despite rise in US-China tensions over island, The Guardian,14/1/2022. Cf.https://www.theguardian.com/world/2022/jan/14/fear-war-dips-in-taiwan-despite-us-china-tensions-poll


La « première chaîne d’îles », cartographiée dans G.Kerr, Formosa Betrayed, en 1965

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