En 1935 (Shōwa 10), « L’Exposition de Taïwan. En commémoration du 40e anniversaire du régime colonial » : l’apogée de la « période japonaise » ?


Dès 1895, Tokyo entend faire de Taïwan une « colonie-modèle », une vitrine à présenter au monde de sa capacité à égaler les grandes puissances occidentales dans la mise en valeur de ses possessions coloniales. A cette fin, des expositions coloniales sont organisées pour l’anniversaire de la conquête de 1895 : en 19151, en 19252, et en 19353.


Plan des deux sites principaux: vers la gare centrale ; dans le parc du Gouverneur


A l’automne 1935 (Shōwa 10, du 10 octobre au 28 novembre) est ainsi organisée une très grande « Exposition de Taïwan. En commémoration du 40e anniversaire du régime colonial » (始政十四年記念台灣博覽會)4. Elle sera co-financée par le gouverneur-général, et par des industriels et commerçants taïwanais. Les deux sites principaux sont à Taihoku (Taipei), autour de la gare centrale et dans le Parc du Gouverneur (ou Parc de Taihoku, ou Nouveau Parc, actuellement Parc de la Paix), mais avec des antennes dans toute l’île. Les Taïwanais sont encouragés à venir à Taipei par des billets de train spéciaux, des forfaits de groupes, des concours populaires, etc.. Et les Japonais, Coréens et Chinois sont invités à venir découvrir « l’Île au Trésor, la perle de l’Empire ». Les 50 jours de l’Exposition auraient vu défiler plus de 2 millions de visiteurs, pour une population totale de 5,2 millions.


La (très célèbre) vue aérienne de Taihoku (Taipei), diffusée en 1935


L’iconographie, les artefacts et les activités sur et autour de l’exposition sont, comme toujours pour ce type d’événement depuis le XIXe siècle européen, extrêmement abondants : affiches, dépliants, cartes (dont de remarquables «cartes à vol d’oiseau»), plans, dioramas, brochures, guides, tickets, vignettes, certificats, passeports à tamponner, cartes postales, timbres commémoratifs, boîtes d’allumettes, paquets de cigarettes, étiquettes de bouteilles, recueils photographiques, ballons publicitaires, décorations urbaines, publicités dans la presse, chansons, films promotionnels, compétitions d’athlétisme, concours de poésie, de calligraphie et de peinture, parc d’attractions pour les enfants, etc.5.



L’Exposition se veut principalement une vitrine de la modernité nouvelle, avec de nombreux pavillons construits en style « néo-classique japonais »6, ou moderniste Art Déco 7. Au moins pour ce qui concerne le « volet japonais », les « pavillons indigènes » étant plutôt de style chinois traditionnel. L’illumination nocturne des bâtiments est particulièrement valorisée, car elle témoigne de l’électrification achevée de l’île.



Les pavillons présentent toutes les productions agricoles et industrielles de la colonie, et sa richesse culturelle (via les salles de théâtre et de cinéma). Les réalisations depuis 1895 sont mises en valeur (chemin de fer et transports, postes, urbanisme, éducation, promotion du tourisme, etc.) Des pavillons et des salles sont consacrés au Japon entre tradition (Kyoto ; les femmes en kimonos) et modernité (Tokyo ; les hommes en costumes occidentaux ; plusieurs pavillons régionaux, et de grandes entreprises industrielles de la métropole). D’autres sont consacrées à l’armée, et aux matériels militaires. Mais sont également présentées les deux autres colonies de l’Empire : la Corée et le Mandchokuo8. A l’instar d’autres expositions impériales, dont bien sûr l’Exposition coloniale française de 1931, des « villages indigènes » ou « villages anthropologiques » exhibant des « primitifs, sauvages  vivants» en costumes « authentiques », dans leurs paillotes, à civiliser encore9.



Globalement, les Japonais sont le modèle auquel les Taïwanais (au moins, parmi eux, les Chinois) doivent et peuvent aspirer, pour passer du statut colonial au statut de la citoyenneté et d’appartenance à la nation selon les mots d’ordre du dōka (同化, l’assimilation) et du kōminka (皇 民 化 運動, la soumission à l’Empereur) – ce dernier encore en gestation10. Et l’exposition permet d’annoncer la prochaine expansion de l’Empire « vers les mers du sud ».

La grande exposition suivante à Taïwan sera « l’Exposition de la province de Taïwan », organisée en 1948 par le Gouvernement provincial de Taïwan.



NOTES

1 Il n’y a pas d’exposition en 1905 pour cause de guerre russo-japonaise.

2 L’exposition de 1925 a été réduite en ampleur et en durée du fait du grand tremblement de terre du Kanto, en 1923, suivi du grand incendie de Tokyo. Cf. BURDY JP, Tremblement de terre à Tokyo. La colère du Namazu, et le retour de la rumeur…, post du blog L’Esprit des villes, 25 mars 2011: https://sites.google.com/site/lespritdesvillesfr/berlin-istanbul-barcelone-manama . On notera qu’à Taïwan même, la région de Shinshiku- Taichung a été frappée par un violent tremblement de terre le 21 avril 1935, six mois avant l’Exposition: plus de 3200 morts, de très importants dégâts. Cf. https://tw.news.yahoo.com/1968-4-21-002910607.html

3 Dès 1897, le Bureau du gouverneur-général de Taïwan présente des pavillons taïwanais dans les différentes expositions régionales ou nationales au Japon. Tokyo a présenté un pavillon japonais à l’Exposition universelle de Paris en 1900.

4 Cf. ALLEN Joseph R., Exhibiting the Colony, Suggesting the Nation: The Taiwan Exposition, 1935, 2005, (*Facs*) Exhibiting the Colony, Suggesting the Nation: The Taiwan Exposition, 1935 .

5 Par exemple, pour l’iconographie illustrant cette page : 始政四十周年記念臺灣博覽會, https://zh.wikipedia.org/wiki ; 始政四十周年紀念臺灣博覽會, https://factpedia.org/wiki/ . Un documentaire sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=D0r_wSJK47I

6 Depuis Meiji, le « néo-classique japonais », de style éclectique, mêlant brique rouge et ciment, emprunte beaucoup aux architectures néo-tudor ou néo-baroque britanniques.

7 La comparaison avec l’Exposition des Arts décoratifs de Paris en 1925 s’impose au regard de nombre d’architectures et d’éléments décoratifs des pavillons.

8 L’Empire de Corée, « allié militaire du Japon » en 1894, devient protectorat japonais en 1905, puis est annexé en 1910. La Corée devient alors une province du Japon, sous le nom de Chōsen (朝鮮), jusqu’en septembre 1945. Le Mandchokuo (滿洲國 / 満州国) ou « Grand État mandchou de Chine », déclaré indépendant de jure en février 1932, avec à sa tête le gouverneur, puis empereur PUYI, est en réalité un Etat satellite du Japon – il est souvent qualifié « d’État fantoche ». Il disparaît en août 1945, lors de l’arrivée des troupes soviétiques. En réalité, comme Taïwan, Corée et Mandchokuo sont des colonies japonaises de facto.

9 Cette présentation ethno-folklorique des Aborigènes ressortant plus d’un regard du XIXe siècle, est en décalage évident avec l’évolution d’une partie des tribus via la scolarisation volontariste et l’intégration sociale déjà amorcée.

10 Cf. CHING Leo T.H., Becoming Japanese. Colonial Taiwan and the Politics of Identity Formation, University of California Press, 2001, 268p.




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