Les Aborigènes austronésiens, de la marginalisation territoriale à l’exploitation coloniale, et à la reconnaissance politique

– Origines et marginalisation – L’évolution des dénominations – Les révoltes anti-japonaises au XXe siècle – Dans la démocratisation politique et sociétale


La démocratisation a permis d’interroger la complexité des origines, et donc des identités, des différents groupes ethnolinguistiques constitutifs de la population taïwanaise, et tout particulièrement la place des Aborigènes dans celle-ci.  La matrice culturelle chinoise est une évidence à Taïwan, par son caractère dominant dans la société, la langue / les langues, et les habitus culturels. Cette composante majoritaire est historiquement composite, comme l’atteste la diversité ethno-linguistique et des origines revendiquées  : une majorité d’originaires du Fujian méridional, arrivés soit aux XVIIe-XVIIIe siècles (Hoklo ou Minnan) soit après 1945 (une partie des Waishengren) ; une minorité de Hakka, originaires du Guangdong oriental, eux aussi arrivés principalement à partir de la colonisation hollandaise ; des Han originaires de l’ensemble des provinces chinoises, arrivés lors du repli des nationalistes dans l’archipel en 1949. Mais l’élément nouveau le plus important est l’émergence sur la scène publique et politique de la composante austronésienne. Les Aborigènes, ou Austronésiens représentent  2% à 3%de la population, soit soit 600 à 800 000 personnes. Mais ils ont une très longue histoire de présence dans l’archipel, bien antérieure à celle des différents groupes chinois. La prise en compte politique et sociétale des Aborigènes explique donc que tende à s’affirmer depuis quelques décennies une identité taïwano-centrée qui se revendique de ces héritages et ces identités multiples, dans « une perspective multiculturelle » (duoyuan wenhua de kaikuo xiongjin).


Les Aborigènes : origines disputées, démarcation et marginalisation

Les origines des Aborigènes de Taïwan ont été disputées, la science étant régulièrement mise au service de l’idéologie [1].  Au temps de la colonisation, les anthropologues japonais ont mis en avant la « théorie de l’origine méridionale » : les Aborigènes seraient originaires de l’aire malaise et du Pacifique, donc étrangers à la civilisation han du continent. A contrario, les nationalistes du Kuomintang, puis les communistes de Pékin ont mis en avant la « théorie de l’origine septentrionale » , sur la base des travaux de l’anthropologue chinois Lin Hui-Hsiang dans les années 1930 : les Aborigènes du néolithique auraient des origines continentales (dans la province du Fukien), ce qui apporte un élément supplémentaire de preuve à la revendication d’appartenance de tous temps de Taïwan au continent. Mais dans les années 1960 une troisième hypothèse a émergé, avec les travaux du linguiste américain Isidore Dyen (1913-2008), la « théorie de l’origine taïwanaise de la civilisation austronésienne ». Compte-tenu de la diversité et de la richesse des langues austronésiennes à Taïwan (neuf des dix familles linguistiques austronésiennes se trouvent dans le pays), il estime que c’est vraisemblablement l’archipel qui a été à l’origine de la diffusion des groupes et langues austronésiennes dans toute l’aire Asie-Pacifique. Actuellement, les deux théories « origine septentrionale » lointaine au néolithique, et « origine taïwanaise » après une migration pré-historique ont été réconciliées[2]. Ce qui a été perçu très positivement par les militants aborigènes à partir des années 1980, qui ont alors revendiqué l’écriture de leur propre histoire comme premiers Taïwanais, des droits à l’autonomie, et des restitutions foncières. Parallèlement, les indépendantistes taïwanais, très majoritairement han de toutes origines, y ont vu un argument supplémentaire à leur thèse d’un multiculturalisme taïwanais n’ayant rien à voir avec une histoire continentalo-centrée [3].  Car la question aborigène participe largement des débats identitaires des dernières décennies, jusqu’à tordre parfois les faits historiques établis.


Refoulement territorial, dépossession foncière et démarcation cartographique

Les écrits des missionnaires catholiques (à partir du XVIIe siècle) et protestants (avec l’arrivée des Hollandais, mais surtout à partir du XIXe siècle et des missions anglo-américaines particulièrement actives), puis les recherches anthropologiques japonaises et américaines au XXe siècle ont permis de relever l’existence de 16 peuples sur l’archipel, des groupes de taille très variable.  Leur histoire est celle d’un long refoulement des plaines littorales occidentales où ils étaient initialement installés vers les montagnes du centre et de l’est[4]. Ce refoulement est d’abord le fait des colons hollandais, qui ont importé une main-d’oeuvre chinoise continentale pour travailler les terres littorales, tout en entretenant des rapports de troc avec les Aborigènes (en particulier pour se procurer les peaux de daims, particulièrement recherchées).  Les Hollandais partis, ce sont les populations han qui ont maltraité les Aborigènes en les dépossédant de leurs terres d’origine. Et, là comme ailleurs, le refoulement économique et sociétal a été conflictuel et violent. La présence aborigène dans les plaines est devenue marginale, et les collines de piémont ont été disputées. Les autorités chinoises de la dynastie Qing (à partir du XVIIe siècle)  décrètent en 1739 une ligne de démarcation avec les Aborigènes, qui restera en vigueur jusqu’en 1875. Sauf autorisation, les populations chinoises du littorales sont interdites d’accès sur les territoires des « Barbares des montagnes ». Cette ligne de démarcation apparaît sur les cartes de l’île jusqu’à la fin du XIXe siècle.

En réalité, tout au long de l’histoire moderne et contemporaine, quel que soit le pouvoir en place, les Aborigènes ont fait l’objet d’une spoliation foncière par colonisation, et d’une répression souvent baptisée « pacification » par euphémisation de la violence coloniale. Après « l’Incident de Mudan« , première incursion japonaise (1871-1874), le pouvoir Qing de l’impératrice douairière Cixi lancera ainsi la campagne « kaishan fufan« : « Ouvrir les montagnes et pacifier les Aborigènes » (開山撫番, kaishan fufan, Opening Up the Mountains and Pacifying the Aborigines), associant répression et colonisation.


La persistance visuelle et graphique de la « ligne de démarcation » des Aborigènes en 1899 et 1901 [vous pouvez agrandir en cliquant sur les cartes puis « copier l’image dans un autre onglet »]


La dénomination des Aborigènes : des « Barbares » aux  « concitoyens« 

Désormais cantonnés par la démarcation dans des régions peu accessibles, les Aborigènes sont invisibilisés et ignorés, sinon par les missionnaires chrétiens, protestants pour l’essentiel. La cartographie de l’époque moderne et jusqu’au XIXe siècle les qualifient de « Barbares des montagnes », ou de « Sauvages des montagnes .» Engagés à partir du début du XXe siècle dans le recensement de toutes les ressources humaines et économiques de leur nouvelle colonie, y compris par l’anthropologie coloniale, les Japonais vont prendre en compte la composante aborigène, en maintenant une certaine  démarcation administrative (réserves interdites aux Chinois), mais aussi en intégrant les régions de montagne au statut administratif général – en développant, par exemple, une police rurale. Le colonisateur est dans une double démarche d’écriture d’une histoire de la colonie minorant autant que faire se peut sa dimension chinoise ; et de mise en valeur de « la richesse humaine » de la colonie. En 1923, le pouvoir colonial remplace ainsi la formule « Barbares des montagnes » par « Tribus des montagnes ». Ces objectifs sont particulièrement affirmés lors des différents expositions coloniales décennales (1915, 1925, 1935),  dont la plus importante a été l’Exposition coloniale impériale de 1935 – qui suit d’ailleurs de peu la sanglante répression d’une importante révolte aborigène en 1930-1931.


1906- Bureau de police japonais à Wushe
Une famille aborigène dans les années 1920-1930
Une école en région aborigène dans les année 1920-1930

Source des photographies ci-dessus: le forum taïwanais  » 賽德克‧巴萊-太陽旗&彩虹橋 討論集中串 »


Cartes: répartition actuelle des principales tribus et langues aborigènes


Les Aborigènes dans la démocratisation

Nationaliste chinois tourné vers la reconquête du continent, le régime du Kuomintang après 1945 n’a longtemps porté qu’un intérêt très limité aux « Sauvages des montagnes » (shanfan), qui ne deviennent  «les compatriotes des montagnes » (shanbao) qu’en 1963. Ce n’est qu’avec la démocratisation que le regard officiel change, dont témoigne depuis 1994 (sous la présidence de Lee Teng-hui, KMT) la nouvelle dénomination « d’Aborigènes » (Yuanzhumin).  Les 14, puis 16, tribus officiellement reconnues par l’État sont constitutionnellement distingués entre «aborigènes des plaines » (pingdi yuanzhumin) et « aborigènes des montagnes » (shandi yuanzhumin). Ils bénéficient en 1996 de la création d’un ministère des Affaires aborigènes, qui doit s’occuper de la restitution d’une partie de leurs terres. Ils sont intégrés au processus de justice transitionnelle. Depuis les années 2000, et surtout depuis une loi de 2019, les efforts de l’État pour protéger et revitaliser  « les langues nationales »  concernent aussi les langues autochtones, l’Université et des sociétés linguistiques travaillant à une écriture unifiée de langues jusque-là presqu’exclusivement orales [5]. Elles sont désormais utilisées dans les écoles primaires des zones aborigènes. Des musées ethnographiques aborigènes se sont multipliés dans les deux dernières décennies, parfois sous forme de villages reconstitués (au risque parfois de la folklorisation des « réserves indigènes ») . La mémorialisation des révoltes indigènes des années 1930 passe par l’érection de statues, la pose de plaques commémoratives dans les régions concernées.

Au-delà de la reconnaissance, certains vieux réflexes tendent cependant à perdurer. Ainsi le 20 mai 2016, lors des cérémonies d’installation au pouvoir de la présidente verte TSAI Ing-wen : des critiques ont été émises contre une certaine folklorisation des représentants indigènes, qui est apparue peu différente de ce que pouvait faire le Kuomintang depuis les années 1990, ou de ce que pratique le parti communiste  chinois quand il met en avant les délégués des minorités aux costumes exotiques lors de ses assemblées plénières annuelles. Les Aborigènes restent marginaux en termes de poids économique, et sont parfois pris dans des logiques de folklorisation constatées ailleurs. D’autre part, la construction d’une nouvelle identité taïwanaise tend à oublier, chez certains des acteurs han du mouvement multiculturaliste, la violence dont les Aborigènes ont été les victimes de la part des colons han et des différentes autorités chinoises tout au long de l’histoire, puis sous la colonisation japonaise; et globalement la négation de leur culture, y compris leur conversion parfois très ancienne au christianisme [6].



Révoltes aborigènes anti-japonaises au XXe siècle

Les Aborigènes se sont dressés à plusieurs reprises contre les Japonais. Avant même la colonisation, lors des incursions du shogunat Tokugawa (XVIIe s.), et lors de « l’Affaire de Mudan » (1871-1874). A partir de 1895 (sous la République de Formose) , une série de révoltes tribales ont marqué, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle (1900,1915,1917), l’arrivée des Japonais dans l’île, et surtout leur pénétration dans les régions aborigènes, avant même que ne se mette véritablement en place l’exploitation coloniale des terres intérieures. Les récits japonais, les témoignages de correspondants de guerre ou de missionnaires et diplomates étrangers témoignent abondamment de l’activité des « bandits« , terme générique qui concerne surtout les « Sauvages » aborigènes. Il faut plus de deux décennies aux Japonais pour véritablement « tenir » l’intérieur de l’île et ses régions montagneuses.


La résistance aborigène contre les Japonais sous la République de Formose (1895): « Le capitaine Awata », estampe japonaise de ŌSAI Shōsetsu, 1895


A partir des années 1930, la surexploitation de certaines ressources des terres aborigènes (minerais, bois [7]), entraîne la confiscation de terres, et parfois le recours à une main-d’oeuvre forcée. Ce qui provoque mécontentement, et résistance passive ou ouverte aux autorités coloniales. La révolte la plus importante est celle des Seediq, dite « révolte de Wushe » (霧社事件, montagnes du centre), emmenée par Rudo Mouna au début de la décennie 1930 : elle est écrasée dans le sang, les bombardements (y compris chimiques) et les incendies de villages, par les troupes japonaises et des milices aborigènes levées par le gouverneur. Ces révoltes ont été dissimulées par le régime colonial, et totalement occultées par un pouvoir nationaliste sino-centré. Elles n’ont très progressivement réémergé  qu’à la fin du siècle, avec la démocratisation et les débats sur la nouvelle identité nationale, dans la littérature, sur les écrans, et par des démarches de commémoration[8].


NOTES

[1] Synthèse par STAINTON Michael, The Politics of Taiwan Aboriginal Origins, in : RUBINSTEIN Murray A. (dir.), Taiwan. A New History, Routledge, 1999, p.27-44. Sur les politiques de « pacification » violente et de colonisation des terres aborigènes au XIXe siècle, cf. CHANG Lung-chih, From Quarantine to Colonization: Qing Debates on Territorialization of Aboriginal Taiwan in the Nineteenth Century, Taipei, Academia Sinica, Institut d’histoire de Taiwan, 臺灣史研究 [Recherches sur l’histoire de Taiwan], décembre 1997, Vol.15, no 4, p.1-30. Cf. https://www.ith.sinica.edu.tw

[2] Désormais acquise, l’origine principalement taïwanaise des Aborigènes remet ainsi en cause la cartographie classique des mouvements des peuples austro-mélanésiens, qui privilégiait un départ des archipels océaniens de Micronésie et Mélanésie pour naviguer vers le sud vers la Nouvelle-Zélande et l’Australie ; vers l’ouest jusqu’en mer de Chine méridionale, l’Indonésie et jusqu’à Madagascar ; ou vers l’est jusqu’à l’île de Pâques.

[3] Certains indépendantistes ont même convoqué, au début du siècle, des études génétiques improbables « démontrant » que 60 % des Taïwanais « [auraient] des gènes aborigènes ».

[4] Cf. NANTA Arnaud, Anthropologie coloniale, « gestion des sauvages » et essentialisation des populations autochtones à Taiwan du temps de l’empire japonais (1895-1945) », Moussons, 2020, no 35, p.105-140: (*Réf.*) https://isidore.science/document/10.4000/moussons.6075; HIRANO Katsuya, VERACINI Lorenzo, ROY Toulouse-Antonin, Vanishing natives and Taiwan’s settler-colonial unconsciousness, Critical Asian Studies, 2018, vol.50. Cf.  http://www.tandfonline.com/loi/rcra20

[5] Depuis la colonisation néerlandaise, certaines des principales langues aborigènes avaient cependant été transcrites en version romanisée par les missionnaires chrétiens occidentaux, qui ont converti une partie des Aborigènes soit au catholicisme soit, plus souvent, au protestantisme.

[6] VICKERS Edward, Original Sin on the Island Paradise: Qing Taiwan’s colonial history in comparative perspective, in : Taiwan in Comparative Perspective, 2009, Issue 2, p.65-86.. Cf. https://www.academia.edu/24017175/Original_Sin_on_the_Island_Paradise_Qing_Taiwan

[7] Le chemin de fer de montagne d’Alishan, de nos jours une des grandes attractions touristiques de l‘île, aussi bien pour les Taïwanais que pour les touristes étrangers (dont de nombreux Japonais), a été édifié pour le débardage des grands arbres très recherchés par les Japonais, en particulier  pour la reconstruction cyclique de leurs grands temples dans l’archipel nippon.

[8] Cf. un roman graphique documenté sur la révolte aborigène de 1930-1931 : CHIU Row-long,  Seediq Bale. Les guerriers de l’Arc-en-CielEd.Akata, 2013, 302p. Le dessinateur Chiu Row-long (dont l’épouse est Seediq) a d’abord participé à la rédaction, dans les années 1990,  de manuels éducatifs en langue aborigène et à des documentaires sur la question aborigène. Il publie la première bande dessinée s’intéressant à « La révolte de Wushe » en 1990, qui servira de base à un documentaire en 1999, puis à un film de fiction en 2011,  « Seediq Bale, Warriors of the Rainbow » du réalisateur John Woo. La BD de 1990 est rééditée à la suite du film, et traduite en plusieurs langues.



JP.BURDY

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