Le Mémorial de Tchang Kaï-chek à Taipei. Ou :  » Que faire de Tchang Kaï-chek ? « 


L’omniprésence du généralissime Tchang Kaï-chek dans l’histoire de Taïwan, le culte dont il a été l’objet de son vivant1, les lieux de mémoire où il apparaît, ne pouvaient manquer d’être interrogés, parfois violemment, dans les débats sur l’écriture de l’histoire de la « période autoritaire » (1945-1987) 2 : massacres du 2-28, Terreur blanche, manuels d’histoire, nouveaux musées, etc.

La première pierre du mémorial de Tchang Kaï-chek (décédé le 5 avril 1975) est posée par son fils CHIANG Ching-kuo (1910-1988, premier ministre puis président Kuomintang de la République, 1978-1988) le 31 octobre 1976 : c’est un immense bâtiment inspiré du temple du Ciel de Pékin, qui abrite une statue du généralissime assis visiblement inspirée de celle de Lincoln au Lincoln Memorial de Washington. Le rez-de-chaussée est un musée dédié à la vie et à l’oeuvre de Tchang Kaï-chek (qui est enterré au sud de Taipei – provisoirement, puisqu’il a souhaité que sa dépouille retourne en Chine continentale après la réunification…).



En 2007, le président CHEN Shui-bian (2000-2008, PDP), après avoir souligné que « les documents historiques et les archives officielles attestent que Tchang Kaï-chek est le principal coupable de l’incident du 2-28 », déclare vouloir une évolution du statut du Mémorial de Tchang Kaï-chek à Taipei (中正紀念堂) : au grand dam du Kuomintang, il le transforme en « Mémorial de la démocratie de Taiwan » (國立台灣民主紀)3. L’esplanade sur laquelle il est édifié4 devient la place de la Liberté (自由廣場). Au pied donc de l’immense siège du Kuomintang.


28 février 2009: Manifestation « N’oublions pas le 2-28 » sur l’esplanade du mausolée de Tchang Kaï-chek


Dès son arrivée au pouvoir en 2008, appuyé par sa majorité KMT au Yuan législatif, le président MA Ying-jeou (2008-2016), rétablit l’appellation première du Mémorial. Et, dans le souci de bloquer de possibles nouveaux changements de dénomination, les autorités municipales KMT de Taipei inscrivent le mémorial, son parc et les bâtiments adjacents au registre des monuments historiques. En revanche, la « place de la Liberté » garde son nom, indice des compromis transpartisans. On notera que ces prises de position du Kuomintang sont appuyées par Pékin, qui procède à l’époque à une réhabilitation de Tchang Kaï-chek, célébré pour sa double lutte historique pour l’unité de la Grande Chine, et contre l’occupant japonais. La réduction progressive de la place du généralissime dans l’espace public se mesure ailleurs : l’Aéroport international Tchang Kaï-chek devient l’Aéroport international de Taoyuan, Taïwan. La garde d’honneur affectée au mausolée de Tchang (先總統蔣公陵寢) à Cihu (Tzuhu, 慈湖陵寢), district de Taoyuan (au sud de Taipei) est retirée, le PDP estimant que ce n’est plus à l’Etat d’en assurer la charge, mais à la famille5.



NOTES

1 En 2000, un recensement provisoire estimait à environ 43000 le nombre de statues de Tchang érigées à Taïwan. En 2007, dans le cadre de la remise en cause du régime autoritaire, plus de 200 statues de Chiang Kai-shek venant de toute l’île ont ét réinstallées dans le parc qui jouxte à Cihu (Taoyuan, près de Taïpei) la tombe provisoire de Tchang Kaï-chek (qui avait souhaité être enterré un jour dans sa province natale du Zhejiang, en Chine continentale). En 2021, selon la commission de la justice transitionnelle chargée de la démolition des symboles de l’autoritarisme, et en dehors du parc commémoratif de sculptures Cihu dédié à Tchang Kaï-chek (蔣中正) et à son fils Chiang Ching-kuo (蔣經國), Taïwan compte 1542 lieux publics disposant d’une statue de Tchang Kaï-chek ou de son fils. Cf. https://fr.rti.org.tw/news/view/id/95018 , Radio Taiwan International, 11/9/2021


2 CORCUFF Stéphane, « Que reste-t-il de Chiang Kai-shek ? Ritualisation d’une commémoration politique à Taïwan (1988-1997) », Études chinoises, Paris, automne 1997, vol. XVI

3 L’hypothèse d’une démolition du mémorial a même été envisagée par certains candidats aux élections locales ou législatives dans la décennie 2010.

4 Jusque-là, on accédait au mémorial par les trois portes de l’Intégrité (大中至正), de la Loyauté (大忠門) et de la Piété (大孝門), soit les trois vertus principales attribuées à Tchang Kaï-chek.

5 Les débats taïwanais sur l’héritage de Tchang pourraient utilement être comparés à ceux qui ont agité il y a quelques années l’Espagne à propos du mausolée de Franco à La Valle de los Caidos, et la prise en charge de son cercueil, disputée entre l’État, l’Église et la famille du dictateur.


Le généralissime, le père-fondateur SUN Yat-sen, son fils CHIANG Ching-kuo

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