Pourquoi l’éphémère « République de Formose » (臺灣民主國) de 1895 (du 23 mai au 21 octobre) ne peut pas être pleinement revendiquée par les indépendantistes taïwanais contemporains


La résistance aborigène contre les Japonais: « Le capitaine Awata », estampe (japonaise) de ŌSAI Shōsetsu, 1895


La République de Formose, par refus de l’humiliant traité de Shimonoseki

Le Traité de Shimonoseki signé le 17 avril 1895 entre l’Empereur du Japon et l’Empereur de Chine Qing, et qui met fin à la première guerre sino-japonaise, prévoit la cession de Formose et des Pescadores (Penghu) au Japon. Mais les Taïwanais, à l’exception des représentants directs de Pékin, n’en sont informés qu’après-coup, alors que, dès le 10 mai, l’amiral japonais KABAYAMA Sukenori est nommé par l’empereur gouverneur-général de Taïwan. Cette cession est rejetée par des notables de la région centrale de Taïwan menés par CHIU Feng-chia (丘逢甲, 1864-1912), qui demandent à TANG Ching-sung (唐景崧, 1841-1903 #1), alors gouverneur de Taïwan, de créer un Etat insulaire provisoirement détaché de l’Empire.

Le 23 mai, ils proclament l’autonomie de la « République de Formose » [臺灣民主國, Taiwan Minzhu Guo, littéralement « Etat démocratique de Taïwan »]. TANG Ching-sung est proclamé président de la République le 25 mai. Poète et lettré, tenant de l’autonomie, voire de l’indépendance de l’île, CHIU Feng-Chia (丘逢甲, 1864-1912, un hakka taïwanais), qui s’occupait également de mobiliser des milices contre la menace japonaise, est vice-président. LIU Yong-fu (劉永福, 1837-1917) est nommé commandant militaire, en charge en particulier de défendre Taïnan.  


TANG Jingsong
Grand sceau de la République
LIU Yongfu

Mais dès le 29 mai, des troupes japonaises débarquent à Keelung, au nord de l’île. TANG Ching-sung doit s’enfuir vers la Chine (Amoy/Xiamen) dès le 6 juin (« déguisé en vieille femme », dit le récit) , où il va essayer de convaincre les autorités de renoncer à l’abandon de Taïwan – en vain. Il a transmis le pouvoir à LIU Yong-fu (劉永福), qui installe la capitale à Taïnan, après la prise de Taipei par les Japonais le 11 juin. Refusant d’être président, il se proclame « commandant-en-chef. »


L’entrée des troupes japonaises à Taipei le 11 juin 1895. Tableau de ISHIKAWA Toraji (1928)


Les forces japonaises, qui s’étaient installées à Penghu (Pescadores #2) dès la signature du traité de Shimonoseki, débarquent ensuite sur la côte occidentale et au sud, pour prendre en tenaille les forces républicaines. Si l’armée impériale nippone prend en quelques mois le contrôle du centre, puis du sud de l’île, elle est partout ralentie par une guérilla menée à la fois par les milices (majoritairement hakkas), des Taïwanais et Taïwanaises, et par des Aborigènes.

L’acte final a été la capitulation de Taïnan le 21 octobre, négociée avec les Japonais par deux missionnaires presbytériens délégués par les marchands de la ville . LIU s’était enfui vers Amoy/Xiamen deux jours plus tôt, à bord d’un navire britannique, (« déguisé en coolie ») . La République de Formose aura vécu 150 jours.


La bataille de Taïnan, octobre 1895. Estampe japonaise (British Museum)

Une tactique diplomatique pour intéresser les Puissances ?

Une des interprétations principales de l’épisode est que la création de la République aurait essentiellement eu des visées diplomatiques (« a diplomatic design »): susciter l’intérêt, et le soutien, de puissances extérieures contre la poussée de l’impérialisme japonais. LIU misait apparemment surtout sur la France, que TANG et lui avaient combattu en Indochine 10 ans plus tôt.… D’autant que le ministre des Affaires étrangères, CHEN Jitong, est un francophone et francophile notoire #3. D’autres pensaient à la Flotte russe. Certains auraient suggéré de louer l’île à un pays étranger, ou de mettre en gage ses ressources économiques #4.

Mais les Puissances, engagées depuis des années dans l’affaiblissement de l’Empire des Qing via les Guerres de l’opium et les Traités inégaux, ne voient pas l’intérêt d’intervenir sur le terrain marginal qu’est Taïwan. D’autant que Pékin comme les Puissances sont plutôt intéressées alors par le sort de la péninsule du Liaotong, occupée par les Japonais, mais qui sera restituée à la Chine #5.

La République s’est donné sur le papier des institutions, mais a immédiatement été plongée dans le chaos de la guerre. Les mauvaises langues disent qu’en termes de réalisations concrètes, elle aura surtout laissé une série de trois timbres-postes, quelques billets de banque. Et un drapeau désormais bien connu à Taïwan depuis quelques années…


Emission de timbres et cachets postaux de la République de Formose


Pourquoi la « République de Formose – Etat démocratique de Taïwan » ne peut pas être expressément revendiquée par les indépendantistes taïwanais contemporains. Encore que…

La République de Formose n’est pas revendiquée par les indépendantistes taïwanais, car elle n’incarne clairement pas une première tentative d’indépendance de l’île. Le terme utilisé le 23 mai 1895 est « l’autonomie » (tzuli) , et non « l’indépendance » (獨立, tuli)  #6; et la nouvelle République de Taïwan se proclame « État vassal de l’Empire Qing ». Les notables entendaient surtout bloquer la cession de Taïwan au Japon, pour ramener l’île dans le giron de l’Empire mandchou.

En revanche, plusieurs points sont relevés dans une optique politique par la mouvance autonomiste/indépendantiste et certains observateurs étrangers #7.

– L’abandon de Taïwan par la Chine par le traité de Shimoniseki, témoignant du peu d’intérêt des Qing pour l’île – on objectera que la Chine a été vaincue par le Japon.

– La dénomination «République de Formose », qui a la qualité de ne pas mentionner la Chine #8. On notera que l’historiographie continentale contemporaine n’utilise jamais la formule « République de Formose« , évidemment trop sulfureuse idéologiquement, et lui substitue la formule « La démocratie de Taïwan [“台湾民主国”的性质及其影响 唐博 ].

– La dénomination « Etat démocratique de Taïwan » pourrait permettre de soutenir que cette république aurait été « le premier Etat démocratique en Asie » – ce qui peut se discuter, eu égard à son mode de fonctionnement.

– En revanche, il est clair que si la République a tenu quelques mois face à une armée moderne formée « à l’européenne« , c’est grâce à la résistance de guérilla menée par les populations locales, Han, Taïwanais, Aborigènes : une première illustration d’une union des populations de l’île contre une menace d’invasion extérieure…

A condition, toutefois, d’avoir réussi à tisser un solide réseau d’alliances, ce qu’il n’a pas été possible de faire en 1895, faute de temps.


Là encore, la démocratie a permis une émergence de l’intérêt pour la République de Formose. Moins dans la production historiographique d’ailleurs, que dans des articles de presse, ou via l’intermédiation du « drapeau au tigre jaune.  #9»


Timbre de la République


Annexe : la Déclaration d’indépendance de la République de Formose, 25 mai 1895

Il semble que la version chinoise de la « Déclaration d’indépendance de la République de Formose » du 25 mai 1895 soit perdue. On dispose, en revanche, d’une version en anglais, enregistrée à Taipei par le correspondant de guerre américain James Wheeler Davidson #10.

« Official Declaration of Independence of the Republic of Formosa.

The Japanese have affronted China by annexing our territory of Formosa, and the supplications of us, the People of Formosa, at the portals of the Throne have been made in vain. We now learn that the Japanese slaves are about to arrive. If we suffer this, the land of our hearths and homes will become the land of savages and barbarians, but if we do not suffer it, our condition of comparative weakness will certainly not endure long.

Frequent conferences have been held with the Foreign Powers, who all aver that the People of Formosa must establish their independence before the Powers will assist them.

Now, therefore, we, the People of Formosa, are irrevocably resolved to die before we will serve the enemy. And we have in Council determined to convert the whole island of Formosa into a Republican state, and that the administration of all our State affairs shall be organized and carried on by the deliberations and decisions of Officers publicly elected by us the People.

But as in this new enterprise there is needed, as well for the resistance of Japanese aggression as for the organization of the new administration, a man to have chief control, in whom authority shall centre, and by whom the peace of our homesteads shall be assured—therefore, in view of the respect and admiration in which we have long held the Governor and Commander-in-Chief, Tang Ching Sung, we have in Council determined to raise him to the position of President of the Republic.

An official seal has been cut, and on the second day of fifth moon, at the ssu hour [9 a.m. 25 May], it will be publicly presented with all respect by the notables and people of the whole of Formosa. At early dawn on that day, all of us, notables and people, farmers and merchants, artizans and tradesmen, must assemble at the Tuan Fang Meeting House, that we may in grave and solemn manner inaugurate this undertaking . Let there be neither delay nor mistake.

A Declaration of the whole of Formosa. [Seal in red as follows]

An announcement by the whole of Formosa. »

NOTES

1 Jinshi (le plus haut degré des examens civils impériaux) et général chinois réputé très habile, TANG Ching-sung (un hakka du Guangxi) a commandé l’armée du Yunan pendant la guerre franco-chinoise (août 1884-avril 1885). Il y a convaincu LIU Yongfu (également hakka du Guangxi), un soldat de fortune et chef des Pavillons Noirs (des irréguliers chinois présents au Tonkin), de s’associer à la lutte contre les Français en Annam et au Tonkin, avec le grade de général. TANG est nommé Commissaire administratif provincial  de Taïwan en 1891.

2 Les troupes japonaises à Penghu ont été brutalement décimées par le choléra, exactement comme le corps expéditionnaire français au même endroit dix ans auparavant… Et à Taïwan même, elles ont été très affaiblies par la malaria, le beri-beri et la dysenterie. Une expérience qui explique que le gouvernement colonial mènera dès le début des campagnes sanitaires et hygiénistes de grande ampleur – et efficaces.

3 CHEN Jitong (陳季同, en France : TCHENG Ki-tong, 1851-1907), francophone (il apprend la langue dans le port ouvert de Fuzhou, géré par les Français) et francophile, marié à une Française, a fait des études à l’Ecole libre des sciences politiques de Paris à la fin des années 1870. Il est ensuite diplomate, en poste à Paris comme attaché militaire de 1884 à 1891, où plusieurs de ses ouvrages sur la civilisation et la culture chinoises ont été publiés (dont « Les Chinois vus par eux-mêmes », 1884). Congédié pour dettes, établi à Shanghai, il est appelé à Taïwan au tout début des événements de 1895.

4 Cf. LAMLEY Harry J., The 1895 Taiwan Republic: A Significant Episode in Modern Chinese History, Journal of Asian Studies, 1968/8, Vol. 27, No. 4, p. 739-762.

5 Au nord de la Chine, cette péninsule est stratégique par sa localisation, et les villes de Dalian et surtout Port-Arthur. Les Japonais en prennent le contrôle pendant la guerre sino-japonaise de 1894-1895, et se la voient attribuer par le traité de Shimonoseki. Avant que, quelques jours plus tard, la « Triple intervention » de l’Allemagne, de la Russie et de la France ne « conseille » au Japon de la restituer à la Chine. Elle passe sous contrôle russe en 1898, puis sera reprise par les Japonais pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Siège de l’armée japonaise du Guandong, elle servira de base de départ à l’Invasion japonaise de la Mandchourie en 1931.

6 Cf. LAMLEY Harry J., ibidem.

7 Par exemple l’ancien diplomate néerlandais Gerrit van der WEES: The rise and fall of the Republic of Formosa, Taipei Times, 4/6/2018. Cf. http://www.taipeitimes.com/News/feat/archives/2018/06/04/2003694280

8 Il serait intéressant de vérifier l’hypothèse d’un bref intérêt d’universitaires pour la République de Formose après le départ des Japonais en 1945 dans l’optique d’une autonomie/indépendance de Taïwan, et avant que le Kuomintang ne censure cet intérêt idéologiquement contraire à la lecture de l’unité de la République de Chine au profit de la seule lecture autorisée : la République de Formose demandait son rattachement à la Chine ; le tigre jaune renvoyait au dragon jaune du drapeau chinois.

9 On notera l’existence deux productions cinématographiques sur 1895.

Sur le Continent en 2007, le film « The War of Betrayal 1895 », du producteur et réalisateur WAN Jen, avec un casting mixte continental et taïwanais. Mais le film omet – évidemment- d’évoquer l’établissement de la République de Formose.

A Taïwan en 2008, le film « 1895 » (titre complet : « Blue Brave: The Legend of Formosa in 1895 ») du réalisateur HUNG Chih-yu. Ce film, largement soutenu financièrement par le Conseil des affaires hakkas, met particulièrement en scène la communauté hakka. Si les dialogues sont majoritairement en hakka, il y a occasionnellement du japonais, du taïwanais, du mandarin et des langues aborigènes.

10 In : DAVIDSON James W. (1872-1933), The Island of Formosa, Past and Present : history, people, resources, and commercial prospects : tea, camphor, sugar, gold, coal, sulphur, economical plants, and other productions, 1903, London and New York, Macmillan, 692p. , p.279-280 Cf. https://books.google.fr/books/The_Island_of_Formosa_Past_and_Present

> WRIGHT David Curtis, LIN Hsin-Yi (ed.), From Province to Republic to Colony: The James Wheeler Davidson Collection on the Origins and Early Development of Japanese Rule in Taiwan, 1895-1905, University of Calgary Press, 2017, 688p.

Journaliste puis diplomate, l’américano-canadien James Wheeler Davidson est arrivé à Taïwan en 1895 comme correspondant de guerre pour rendre compte de la transition du pouvoir Qing à la domination japonaise. Il a donc été témoin de la résistance taïwanaise à la prise de contrôle japonaise, et de l’éphémère République de Formose, pour laquelle il n’a pas véritablement d’empathie, comme d’ailleurs d’autres correspondants étrangers sur place. Il a été décoré par l’Empereur du Japon en 1895 de l’Ordre du Soleil Levant pour « services rendus à l’armée japonaise lors de la capture de la capitale de Formose. » Il s’est alors brièvement installé comme commerçant dans le port de Tamsui. En juin 1897, il est nommé agent consulaire américain pour l’île de Formose. Il y reste 9 ans, et en profite pour écrire de nombreuses monographies sur Taïwan. La plus connue est, en 1903 : « The Island of Formosa, Past and Present », une somme de plus de 700 pages. De retour aux Etats-Unis en 1905 pour raisons de santé, il s’installe au Canada où il fait fortune dans l’industrie du bois, et emploiera dès lors sa fortune à installer des branches du Rotary Club dans toute l’Asie orientale.


REFERENCES

DAVIDSON James W. (1872-1933), The Island of Formosa, Past and Present : history, people, resources, and commercial prospects : tea, camphor, sugar, gold, coal, sulphur, economical plants, and other productions, 1903, London and New York, Macmillan, 692p. , p.279-280 Cf. https://books.google.fr/books/The_Island_of_Formosa_Past_and_Present

> WRIGHT David Curtis, LIN Hsin-Yi (ed.), From Province to Republic to Colony: The James Wheeler Davidson Collection on the Origins and Early Development of Japanese Rule in Taiwan, 1895-1905, University of Calgary Press, 2017, 688p.

TAKEKOCHI Yoseburō (竹越與三郎著, 1865-1950), Taiwan tōchi shi (臺灣統治志), Tokyo, Hakubunkan, Meiji 38 1905, 568p. ;Japanese Rule in Formosa, préface du baron Shimpei Goto, trad. par George Braithwaite, London, New York, Bombay and Calcutta, Longmans, Green, and co. , 1907, 342p. (chapitre III, p.80-92)

LAMLEY Harry J. , The 1895 Taiwan Republic: A Significant Episode in Modern Chinese History, Journal of Asian Studies, 1968/8, Vol. 27, No. 4, p. 739-762.

HSU Pei-hsien (許佩賢, XU Peixian),臺灣民主國旗歷史調查研究報告 [Une enquête et un rapport de recherche sur l’histoire du drapeau national démocratique de Taïwan], Musée national de Taïwan, 2007, 198p. (En mandarin, non traduit) Cf. https://www.govbooks.com.tw/books/69858 .

LENNARD Frances, POLLAK Nancy, LIN Chunmei, CHEN Wan-Ping, “Blue Flag with Yellow Tiger? Flags, Authenticity and Identity.” Journal of the Institute of Conservation , 2013, vol.36, no. 1, p.1-14. (*Facs*) https://ur.booksc.eu/book/34385670/7575ef

(Anonyme), The Flag of the Formosan Republic, National Taiwan Museum (s.d.): Cf. https://www.ntm.gov.tw/en/collection_166_2218.html

(Anonyme), Le drapeau de la République de Formose désigné trésor national, Taiwan Info, 18/3/2016. Cf.https://taiwaninfo.nat.gov.tw/news.php?unit=62,78,78,84,84,182,184,84&post=65521

(Anonyme), New commemorative EasyCard features Yellow Tiger Flag of the Republic of Formosa, 民視英語新聞 Formosa TV English News, 11/5/2016. Cf. https://www.youtube.com/watch?v=xSYXS2qJyFc & https://ent.ltn.com.tw/news/breakingnews/1691955

GANDIL Alexandre, Vie et mort de la République de Formose (1895), asialyst.com, 1/7/2016. Cf. https://asialyst.com/fr/2016/07/01/vie-et-mort-de-la-republique-de-formose-1895/

LIN Shannon, Re-Imagining the Formosan Flag. Taiwan’s First Appeal for International Help, thenewslens.com, 25/5/2017. Cf.https://international.thenewslens.com/article/69176

van der WEES Gerrit, The rise and fall of the Republic of Formosa, Taipei Times, 4/6/2018. Cf. http://www.taipeitimes.com/News/feat/archives/2018/06/04/2003694280


Des correspondants de guerre étrangers suivent une offensive japonaise pendant la guerre sino-japonaise, estampe de KIYOSHIKA Kobayashi, 1895

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