Le Haixun 31, en visite de routine à Singapour (19-22 juin 2011): l’ASEAN face aux tensions en mer de Chine méridionale…


Le Haixun 31 (Photo: Agence de presse Chine nouvelle, 20/6/2011)


Dimanche 19 juin 2011, le Haixun 31 («Navire d’inspection maritime 31», selon la traduction fournie par l’Agence Chine Nouvelle), battant pavillon de la République populaire de Chine, s’est discrètement amarré à un quai du port de commerce de Singapour. The Straits Times, l’officieux quotidien singapourien, dont la prudence éditoriale est proverbiale, surtout en ce qui concerne les questions de politique régionale, rend compte de cette arrivée dans une brève de quelques lignes dans son édition dominicale: il cite une lénifiante déclaration de la Singapore Maritime and Port Authority évoquant « une visite de routine dans le cadre des échanges habituels sur la coopération technique en matière de sécurité maritime et de protection de l’environnement marin », et rappelle que le navire appartient à une administration civile chinoise. Certes. Mais à peine 48h plus tard, l’information est en première page de nombreux quotidiens singapouriens, malaisiens, indonésiens, vietnamiens et philippins, avec force photographies, interrogations et commentaires plus ou moins radicaux sur la nouvelle provocation chinoise…

Depuis Pékin, Chine Nouvelle et le Quotidien du Peuple se félicitent de « l’attention générale des médias chinois et étrangers » pour le Haixun 31, faisant accroire à leurs lecteurs que c’est la modernité du navire en question qui suscite cet engouement régional. De fait, le Haixun 31, géré par « le Bureau provincial maritime du Guangdong », est le navire de surveillance maritime chinois « le plus grand et le plus moderne ». Mais l’essentiel n’est évidemment pas là, et personne n’est dupe du discours de Pékin. Car selon le Quotidien du Peuple du 20 juin, « le navire, parti le 15 juin, à 11H30 (heure de Beijing), de Zhuhai dans la province chinoise du Guangdong, est entré dans le Détroit de Singapour, en passant par la zone maritime est de la province de Hainan, la zone maritime ouest des îles Xisha et la zone maritime des îles Nansha. ». Et selon Chine nouvelle, il a « procédé à des actions de surveillance, à l’inspection de forages pétroliers, et au renforcement de la sécurité maritime en mer de Chine méridionale. Il est également prévu qu’il procède à l’inspection de navires étrangers ancrés ou en transit dans les eaux réclamées par la Chine ».

L’impérialisme chinois en mer de Chine méridionale

En réalité, si l’on s’agite beaucoup autour de l’arrivée du Haixun 31, c’est qu’il s’agit bel et bien d’une étape de plus dans l’exacerbation ces dernières semaines de la crise de la « mer de Chine méridionale ». C’est-à-dire du rejet croissant par les Etats riverains des prétentions de Pékin à affirmer sa souveraineté exclusive sur ce vaste ensemble maritime entouré par une demi douzaine d’Etats. On sait que, depuis une bonne trentaine d’années, Pékin revendique les archipels des Paracels (Xisha en chinois), au nord, des Spratleys (Nansha en chinois), au sud, avec les eaux territoriales et les zones économiques qui en dépendent. Compte tenu du morcellement de ces archipels en centaines d’îles, et milliers d’îlots, de rochers et autres récifs plus ou moins couverts à marée haute, Pékin tend à faire de la zone une forme de mer intérieure chinoise, au détriment de tous les Etats riverains: ainsi, le trajet du Haixun 31 décrit par la presse chinoise entre Zhubai et Singapour ne mentionne que des « zones maritimes chinoises », et les appellations chinoises respectives des Paracels (Xisha) et des Spratleys (Nansha)… Les enjeux sont à la fois stratégiques (la marine de guerre chinoise est l’arme qui connaît les investissements budgétaires les plus importants ces dernières années: elle va finalement disposer de son premier porte-avions en juillet prochain, l’ex-Varyag soviétique racheté à l’Ukraine en 1998, et rebaptisé Shi-lang, du nom d’un amiral mandchou qui avait (re)conquis Taïwan en 1683… ), et économiques (ressources halieutiques, réserves et gisements sous-marins de pétrole et de gaz), sur l’une des routes maritimes les plus fréquentées de la planète, sur laquelle se croisent les porte-conteneurs Asie-Europe, et les pétroliers Moyen-Orient-Chine-Japon.

On ne développera pas ici les arguments historiques (une vision chinoise que l’on peut qualifier « d’impériale ») et surtout juridiques avancés par la Chine: ces derniers sont disponibles dans de nombreuses études de droit international des mieux documentées. On rappellera brièvement que le contentieux, qui imbrique effectivement histoire, géopolitique et droit international maritime, remonte à plusieurs décennies. Pour s’en tenir à la période récente, on le fait généralement remonter à la construction, dans les années 1970, d’une piste d’atterrissage sur Woody Island, dans l’archipel des Paracels. En 1988, une bataille navale entre Chinois et Vietnamiens laisse 70 morts chez ces derniers. En février 1992, la « Loi sur la mer territoriale et les zones contiguës à la République populaire de Chine », complétée en mai 1996, intègre l’ensemble des mers de Chine méridionale et orientale au territoire chinois en traçant des lignes de base dites « en 9 traits », en forme de U (cf. tireté vert sur la carte ci-dessus). En 1995, la Chine s’empare de Mischief Reef, dans les Spratleys, revendiqué par les Philippines: pour la première fois, la RPC s’attaque ainsi en mer de Chine méridionale à une puissance autre que le Vietnam, avec lequel les tensions ont culminé lors de la brève guerre de 1979.



Le droit international, les Nations Unies et l’ASEAN

Or, la convention des Nations Unies de 1982, dite de Montego Bay (Jamaïque), qui traite des questions de souveraineté et de liberté de circulation maritimes (en particulier dans les mers semi-fermées, les détroits maritimes, les archipels, etc.), a accéléré la prise de conscience de chacun des Etats riverains de la nécessité de préciser au plus vite ses revendications sur les espaces maritimes proches, et d’y exercer ses pouvoirs régaliens par une présence physique dans les zones économiques exclusives. A l’initiative de l’Indonésie, la première réunion de l’ASEAN avec la Chine sur le sujet remonte à 1990, avec une discussion initiale à Bali. En 1992, l’ASEAN publie un projet de « code de (bonne) conduite » entre les parties au contentieux, dont la discussion officielle ne débute qu’en 1999, pour adoption en 2002 à Phnom Penh: la déclaration entend souligner la nécessité de respecter les principes du texte des Nations Unies de 1982…

Dans la dernière décennie, on n’a pas relevé de progrès sur ce dossier, et le ressentiment de plusieurs pays membres face au non-respect par Pékin du consensus de 2002 est évident. Car, parallèlement, la montée en puissance de la marine chinoise -militaire mais aussi ressortant de la « marine civile », comme le Haixun 31, a donné l’avantage à Pékin, en lui permettant d’affirmer une présence de puissance sur zone coïncidant avec l’extraordinaire croissance du commerce maritime international, originaire ou à destination de la Chine. Et, du coup, les Etats-Unis ont aussi renforcé et leur présence navale, et leur discours en direction de la Chine sur la nécessité de respecter la liberté de circulation maritime internationale, en prônant le principe d’un règlement multilatéral qui ne peut qu’exaspérer Pékin tenant, en l’occurrence, du principe de l’approche bilatérale (appellation polie du vieux principe réaliste du « diviser pour régner » que Pékin exerce avec efficacité depuis longtemps auprès des pays-membres de l’UE) .

Ces dernières semaines, chacun des Etats riverains -Taïwan, Vietnam, Malaisie, Indonésie, Bruneï, Philippines- a manifesté, à sa manière, son refus de la revendication chinoise, par des déclarations politiques, des manifestations de rue, des gesticulations militaires. Revue de détail:

– Taïwan (« La République de Chine » ) a réaffirmé sa souveraineté sur la zone, et en particulier sur les Paracels, sur lesquelles Tchang Kaï-chek avait manifesté son autorité dès 1947. Taipeh a décidé de renforcer ses contingents militaires installés sur certaines îles (y compris aux Spratleys), et d’y multiplier ses patrouilles maritimes, y compris avec un navire lance-missiles. On relèvera un paradoxe qui n’est qu’apparent: la position taïwanaise est très proche dans sa revendication de souveraineté de celle de la Chine continentale. On le sait, depuis 1949, Taïwan n’a pas formellement renoncé à sa prétention à représenter l’ensemble de la Chine: dans le cas d’espèce, les intérêts stratégiques en mer de Chine méridionale sont donc communs à Pékin et à Taipeh…

– Les Philippines (archipel de plus de 7000 îles et îlots), où la présence militaire américaine reste importante, sont l’Etat qui revendique la quasi totalité d’un archipel des Spratleys qui compte lui-même des milliers d’îles et îlots, au motif qu’il s’étend au large et dans la continuité de son île méridienne de Palawan. A cette fin, Manille a rebaptisé la zone en « mer des Philippines occidentales ». La revendication de Manille vise, depuis plusieurs décennies, à renforcer une entité philippine archipélagique en la bordant et en l’encerclant par une zone économique exclusive homogène qui lui confère ainsi une unité, y compris au plan cartographique. Récemment, les Philippines ont déclaré avoir détruit un certain nombre de pontons, bornes, balises et autres marquages « illégalement installés » dans sa zone de souveraineté.

– La Malaisie, a fait le même rappel en ce qui concerne les eaux qui bordent ses provinces orientales de Sabah et Sarawak, qui fournissent une part importante de ses ressources pétrolières et gazières off shore. Bruneï, dont la facade maritime est pourtant réduite, a affirmé haut et fort qu’il n’entendait pas céder un mile carré, prolongation des champs pétrolifères terrestres ou littoraux qui font la fortune colossale de son sultan. Les importantes dépenses militaires de Kuala Lumpur ces dernières années sont, pour une large partie, liées à ces enjeux maritimes stratégiques.

– L’Indonésie, présidente en titre de l’ASEAN, n’est pas directement concernée, même si l’archipel des Natuna et ses quelques 272 îles n’est pas très éloigné de la limite sud de la mer de Chine telle que définie par Pékin. Par précaution toutefois, Jakarta a réaffirmé que la zone des 200 miles au large de ses côtes de l’île de Bornéo était bien évidemment de sa souveraineté.

– Le Vietnam, avec les Philippines le pays le plus concerné par le problème, en a appelé ces dernières années à une « politique de bonne volonté », proposant à ses voisins philippins et malaisiens une discussion sur un juste partage des eaux et archipels de la région. Mais ces dernières semaines, des « manifestations populaires spontanées », donc organisées par le régime communiste, se répètent avec force banderoles en vietnamien, en chinois et en anglais, pour que les médias internationaux puissent relayer en connaissance de cause les revendications des manifestants: « Stop à l’invasion chinoise des îles vietnamiennes! ». Des incidents ont opposé un navire d’exploration pétrolière de Petro-Vietnam et des embarcations de pêche vietnamiennes à des navires militaires chinois. Tout en organisant à la mi-juin des manoeuvres militaires maritimes à tirs réels, Hanoï a cherché, et obtenu, quelque soutien du côté… de Washington: par exemple en juillet 2010 lors d’un passage à Hanoï de Mme Clinton, à l’occasion du sommet de l’Asian Regional Forum de l’ASEAN; et lors des fréquentes visites de bateaux de guerre américains dans les ports vitenamiens.

– Singapour, cité-Etat à très forte majorité chinoise, qui avait peut-être espéré rester discret sur la visite du Haixun 31, présenté initialement comme « de routine », a formulé officiellement auprès de Pékin, lundi 20 juin, par l’intermédiaire de son ministère des Affaires étrangères, une « demande de précision sur les revendications de la Chine sur la mer de Chine méridionale ». Tout en soulignant qu’il « n’est pas directement concerné par le contentieux en mer de Chine, et n’entend pas prendre position sur la validité ou pas des revendications des différentes parties ». Mais Singapour rappelle aussi qu’en tant qu’Etat à l’activité commerciale majeure, il est directement intéressé au respect de la liberté de navigation sur toutes les routes maritimes internationales, et en particulier en mer de Chine méridionale. Et recherche une coopération régionale -visiblement difficile- à construire pour lutter contre la piraterie qui sévit dans le détroit de Malacca et autour de l’archipel indonésien d’Anambas.

Une ASEAN travaillée par de multiples tensions bilatérales

On l’aura compris, en Asie du sud-est, les regards sont moins prioritairement tournés vers les soubresauts du monde arabe (même si les conflits libyen et syrien font l’objet d’une couverture journalistique assez copieuse, par la reprise des dépêches et des images de l’AFP ou de Reuters), que vers des préoccupations régionales qui créent une tension croissante avec le géant régional chinois. Pour autant, ces préoccupations ne suffisent pas à générer une position harmonisée des pays membres de l’ASEAN. Car l’organisation régionale, initialement structurée par les Etats-Unis au temps de la Guerre froide, n’est pas dans un état de santé éblouissant. Certes, le récent sommet qui s’est tenu à Jakarta (le 18e sommet, les 7 et 8 mai 2011) a pu laisser penser qu’il existait un front commun sur le dossier de la mer de Chine méridionale. Les Etats-Unis, par la voix de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, n’ont d’ailleurs pas ménagé à Jakarta leur peine pour confirmer leur soutien aux pays membres dans leur conflit maritime avec Pékin; et comme le secrétaire à la Défense sortant Robert Gates l’a répété à Singapour les 5 & 6 juin dernier, lors d’une conférence internationale sur la sécurité en Asie. Mais les contentieux bilatéraux entre pays membres de l’ASEAN sont multiples. Si l’on s’en tient, là encore, aux dernières semaines, et aux tensions ou conflits les plus directement ouverts:

– affrontements militaires sporadiques d’infanterie et d’artillerie entre la Thaïlande et le Cambodge à propos d’un contentieux frontalier mineur autour des temples de Preah Vihaer (dont l’attribution au Cambodge par un arbitrage international est contesté par Bangkok): conflit sans enjeu territorial stratégique autre que symbolique, mais qui, en réalité, est instrumentalisé en politique intérieure dans chacun des deux pays (affrontement en Thaïlande entre, d’un côté les royalistes et le Parti du pouvoir du peuple du premier ministre Sundaravej, de l’autre, les « chemises rouges » de l’Alliance du peuple pour la démocratie de l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra; nationalisme du premier ministre Hun Sen au Cambodge, ce qui lui permet d’essayer de faire oublier son passé à l’heure de l’ouverture d’un nouveau grand procès contre d’anciens dirigeants khmers rouges). Au sommet de Jakarta, le Cambodge a dit souhaiter une médiation de l’ASEAN, alors que Bangkok penchait pour une discussion bilatérale.

– tensions frontalières relancées entre la Birmanie et la Thaïlande, suite à une reprise récente des opérations militaires de Naypyidaw contre les minorités Kachin et Karen: à nouveau, des milliers de membres de ces minorités ont franchi la frontière thaïlandaise pour se réfugier dans le royaume. Le nouveau soulèvement kachin, on peut le signaler, est initialement lié à la construction de barrages hydroélectriques au nord du pays par des entreprises chinoises, dont l’électricité est destinée à la province chinoise du Yunan: confirmation de l’intégration économique du nord-est birman par la Chine. Les participants au sommet de Jakarta n’ont pas véritablement tranché sur la capacité de la Birmanie à prendre la présidence tournante de l’ASEAN en 2014, compte tenu du bilan désastreux en matière de droits de l’homme, et suite aux élections birmanes de l’automne 2010 que tous les observateurs et les institutions internationales ont jugé complètement biaisées.

– protestations de la Fédération de Malaisie « contre les violations répétées de son espace aérien par l’aviation singapourienne », en particulier dans le détroit de Johor qui sépare l’archipel singapourien de l’Etat de Johor: le Straits Times du 21 juin rapporte que Kuala Lumpur a relevé 2508 violations de son espace aérien depuis 2008, et a envoyé à Singapour une protestation diplomatique à chacune de ces violations. Alors que la circulation automobile et des personnes est intense entre l’île de Singapour et la Malaisie occidentale -en particulier en fin de semaine-, la frontière reste une vraie frontière, avec un renforcement des mesures de contrôle côté malaisien début juin, qui a provoqué de gigantesques embouteillages à la sortie de Singapour.

– tensions larvées entre Singapour et ses voisins: la cité-Etat insulaire dont on connaît l’intense activité portuaire (les centaines de navires de tous tonnages ancrés en rade de Singapour en attendant d’être déchargés ou chargés en témoignent spectaculairement) n’a pas d’accès direct aux eaux internationales libres, et doit donc transiter par des voies maritimes largement contrôlées par la Malaisie et l’Indonésie, où la piraterie est endémique (et amène à l’organisation régulières à Singapour de séminaires et conférences consacrés à la lutte contre cette piraterie).

L’élargissement de l’ASEAN: une perspective à long terme obérée par le contentieux de la mer de Chine

On évoque, depuis des années, la formule « ASEAN + 3 + 2 ». C’est-à-dire la perspective d’un élargissement de l’organisation régionale qui comprend actuellement 10 membres (Thailande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Brunei, Philippines, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge) à la Chine, à la Corée, et au Japon (« ASEAN + 3 »); et à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande (« ASEAN + 2 »).

Les tensions actuelles confirment que cet élargissement reste un projet de long terme. L’ASEAN, progressivement élargie des 5 membres initiaux aux 10 membres actuels, est, on le sait, très loin d’être une organisation régionale intégrée: les tensions politiques bilatérales en témoignent, qui ne font que refléter des écarts de développement économique impressionnants (et qui ne vont pas nécessairement en se comblant), et des situations politiques très différentes. A la prospérité éclatante de Singapour, Etat sécuritaire à très large majorité chinoise, cité de plus en plus globale dont le niveau de vie est désormais l’un des plus élevés du monde, s’ajoute l’émergence évidente de la Malaisie, dont le système politique complexe (une monarchie fédérale élective avec sultanats héréditaires ou non héréditaires) et l’islam très majoritaire n’empêchent pas un taux de croissance presque toujours à deux chiffres – au moins jusqu’en 2008.

Mais à proximité immédiate se trouvent des Etats qui peinent à émerger -l’Indonésie et ses 240 millions d’habitants, ou le Cambodge et la Birmanie qui restent parmi les Etats les plus pauvres de la planète. Le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono (« Bambang » ou « SBY ») a bien affirmé devant la presse internationale, à l’occasion des réunions presque concomittantes de l’ASEAN en mai et du Forum économique mondial pour l’Asie du sud-est début juin 2011, que son pays pouvait prétendre « être un modèle pour le monde arabe en révolution » (cf. le Jakarta Post du 14/6/2011), on en est loin. Certes, la démocratisation a progressé depuis le renversement de la dictature de Suharto en 1998. Mais l’archipel est miné par la corruption, toujours travaillé par des tensions sécessionistes régionales (dont certaines, à Adjeh/Aceh, en particulier, sont entretenues par des groupes islamistes radicaux). L’Etat central, en partie du fait de lois de décentralisation votées il y a une décennie, est incapable de mettre en place de véritables plans de développement des infrastructures -par exemple, de transports publics pour les 20 millions d’habitants de l’agglomération de Jakarta. Et l’opinion publique indonésienne de ce mois de juin 2011 porte largement son attention sur les mauvais traitements que subissent les Indonésiennes qui émigrent pour travailler à Singapour (où l’on débat de la possibilité d’accorder légalement une journée de repos par semaine au personnel domestique, qui n’en dispose pas), en Malaisie, dans le Golfe, et en Arabie saoudite (où l’une d’entre elles a été décapitée au sabre pour avoir tué sa patronne saoudienne…): préoccupation que l’on retrouve aux Philippines, où le modèle d’émigration du travail, largement féminin, est comparable à celui de l’Indonésie, avec les mêmes problématiques d’exploitation éhontée.

La Birmanie/Myanmar est sous la chape de plomb maintenue d’un « gouvernement civil » principalement composé d’ex-militaires, qui a officiellement remplacé en mars 2011 la junte militaire sans visage du dictateur Than Shwee. Le régime est fortement soutenu par la Chine, Pékin étant tout occupé à agrandir son « collier de perles » portuaires dans la région, à piller les ressources forestières et minières du nord du pays, et à guetter les opportunités gazières et pétrolières locales. La récente « libéralisation », qui a permis à l’opposante Aung San Suu Kyi de retrouver un minimum de liberté de parole, ne doit pas faire illusion. Les minorités non-birmanes de l’est et les opposants birmans continuent à se réfugier dans les pays limitrophes: la Thaïlande, au gré des avancées ou des revers des guérillas du nord et de l’est; ou la Malaisie, où le HCR leur accorde assez généralement le statut de réfugiés politiques. Alors que la Thaïlande est secouée depuis 2006 par des affrontements politiques qui renvoient pour partie à des affrontements de personnalités qui ne contestent pas la monarchie, mais permettent à l’armée de se poser en arbitre parfois brutal, le Vietnam connaît une croissance économique réelle, mais est incapable de sortir d’un système communiste obtus et répressif.

Dans ce contexte de grande hétérogénéité et de tensions bilatérales, on comprend que l’ASEAN soit une organisation régionale beaucoup moins en voie d’intégration qu’on le lit parfois sous la plume des tenants de la thèse économiciste classique selon laquelle le commerce et l’intégration économique de type OMC adoucissent les moeurs (politiques). Certains Etats de la région (Singapour, la Malaisie, l’Indonésie, en particulier; et plus encore la Birmanie) peuvent être tentés par le discours sur les “valeurs asiatiques” tenu par Pékin face aux anciennes puissances coloniales occidentales, et face aux Etats-Unis. Discours qu’a répété à Singapour, lors de la conférence internationale sur la sécurité en Asie des 5 & 6 juin, le très martial général Liang Guanglie, ministre de la Défense chinois, à grand renfort de « vision harmonieuse » (le maître-adjectif de ces dernières années dans une Chine réhabilitant Confucius, mais – ou: parce que- travaillée par de violentes tensions sociales et politiques) et « d’intentions pacifiques » d’une Chine protestant de son bon droit (maritime) international, et d’une « doctrine de défense purement défensive » . Mais au-delà des déclarations de tribune ciselées dans le bois dur, l’hégémonisme de la RPC en mer de Chine méridionale ne peut qu’alimenter les doutes de ses voisins quant à sa capacité politique à rejoindre un système régional du sud-est asiatique où l’intégration économique approfondie et élargie est plus un projet à moyen, voire long terme, qu’une perspective concrète de court terme. Pour ne pas parler de rapprochements politiques qui, pour le coup, ne sont absolument pas sur l’agenda.


Jean-Paul Burdy, Jakarta-Singapour-Kuala Lumpur, juin 2011


SOURCES

* Revue de la presse anglophone indonésienne (en particulier: Jakarta Post), malaisienne (The Malaysian Insider, New Straits Times), singapourienne (The Straits Times) , taïwanaise (Taipei Times, Taiwan News), mi-mai-23 juin 2011. Dépêches d’agences de la même période, en particulier Chine nouvelle, AFP et Reuters.

* Entretiens à Jakarta (Philippe M.), Kuala Lumpur (Aurélie B.) et Singapour (Vincent M.) avec des étudiants de l’IEP de Grenoble en stage dans des ambassades ou institutions internationales.

Carte: Atelier de cartographie de Sciences Po Paris, 2011


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