Un lieu de mémoire contesté : le sanctuaire Yasukuni à Tokyo


Le « Sanctuaire gouvernemental spécial » de Yasukuni (« Pays serein ») à Tokyo.


Le sanctuaire de culte shinto a été édifié dès 1869 pour célébrer la mémoire de ceux qui sont morts pour la famille impériale lors de la restauration de Meiji (en 1868). Il est baptisé « sanctuaire Yasukuni du Pays serein »(靖国神社, Yasukuni-jinja) à partir de 1879, placé alors sous la tutelle du ministère des Armées jusqu’en 1945. Il perd le statut de sanctuaire d’Etat avec la nouvelle Constitution de 1946 et l’abolition par les Américains de la religion d’Etat shinto. Il reste cependant un lieu de passage obligé pour nombre de politiciens japonais (les premiers ministres NAKASONE, KOIZUMI, ABE, etc.1). L’empereur Hirohito (Shōwa Tennō, 1926-1989) s’y est rendu à une dizaine de reprises.

Sont regroupées à Yasukuni les cendres des soldats de l’armée impériale « morts pour l’Empereur et la patrie » , pour l’essentiel donc dans les opérations extérieures en Asie-Pacifique 2. Les noms de 2,4 millions de soldats, marins et infirmières sont inscrits sur les registres du sanctuaire. Y compris des criminels de guerre condamnés par le Tribunal de Tokyo3 : en 1978, les kami (« esprits ») de 1 068 criminels de guerre condamnés, dont 14 criminels de guerre de classe A, ont été discrètement consacrés au sanctuaire Yasukuni. Leur mémoire est célébrée au même titre que celle des « soldats ordinaires ».

Tous les 15 août, la commémoration de la défaite rassemble à Yasukuni des vétérans en uniforme et guêtres blanches portant des drapeaux du Soleil-Levant, et des militants d’extrême droite en uniformes noirs, ou en treillis. D’où l’ambiguïté -qui n’en est en réalité pas une- quand une personnalité officielle japonaise ou étrangère s’y rend, ce qui aboutit alors à célébrer aussi, au-delà des « morts pour la patrie », un certain nombre de criminels de guerre et contre l’humanité (comme en 1984, quand le président Ronald Reagan s’est rendu au cimetière militaire ouest-allemand de Bitburg, où sont inhumés de nombreux SS…).

A l’exception des nostalgiques du militarisme impérialiste, ce n’est pas principalement le culte national que célèbrent la plupart des huit millions de fidèles qui font chaque année le pèlerinage à Yasukuni, à l’appel de la puissante l’Association des familles des défunts de la guerre (1,3 million de familles adhérentes) : ils viennent prier pour le repos de l’âme de leurs morts. C’est sans doute le cas de la majorité des vétérans taïwanais et de leurs familles. Plus de 200000 Taïwanais, presque tous volontaires, ont servi dans l’armée japonaise à partir de la fin des années 1930, et surtout à partir de 1942-1943, et plus de 30000 d’entre eux sont morts sur les champs de bataille. Ils sont répertoriés dans les registres de Yasukuni au même titre que les autres soldats japonais.

A proximité immédiate du sanctuaire a été ouvert à l’automne 2002 un « Musée historique », le Yūshūkan (遊就館) devant lequel les visiteurs sont accueillis par une locomotive à vapeur (celle du chemin de fer de Birmanie dont est l’objet le célèbre film « Le Pont de la Rivière Kwaï »), puis dans le hall par un chasseur Zéro. A l’ouverture, les premiers visiteurs chinois ou occidentaux (américains, en l’occurrence) ont été effarés de constater au mieux l’absence d’évocation de ces crimes de guerre et contre l’humanité ; au pire un négationnisme justifiant les événements : les photographies des criminels de guerre condamnés à Tokyo sont commentées de manière positive (et exclusivement en japonais…). La librairie du musée est tout aussi explicite, par l’abondance des ouvrages historiques négationnistes sur tous les épisodes les plus sensibles de la période 1937-1945. Résultat: des manifestations chinoises et coréennes devant le musée, des articles indignés aux Etats-Unis, et une énième tension diplomatique avec la Chine.

Le temple bouddhique Koa Kannon à Atami (au sud-ouest de Tokyo), fondé en 1940 par le général IWANE Matsui, criminel de guerre exécuté en 1948, est un autre lieu de mémoire problématique consacré aux soldats japonais (et chinois – la mort partagée effaçant l’ennemi), en particulier des acteurs du massacre de masse de Nankin, en 1937. Il est en partie dédié aux 1 068 Japonais exécutés pour crimes de guerre à travers l’Asie.


NOTES

1 Une liste détaillée des visiteurs politiques est accessible dans : https://fr.wikipedia.org/wiki/Yasukuni-jinja

2 Dans les « registres des âmes » les plus anciens figurent les noms des samouraïs qui ont renversé le shogun Tokugawa en 1868, alors que les clans opposés aux réformateurs de Meiji ont été bannis du sanctuaire.

3 Le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient (TMIEO / IMTFE) ou Tribunal de Tokyo, a été constitué en janvier 1946 pour juger les grands criminels de guerre japonais. Sur les 28 principaux prévenus jugés, 7 ont été condamnés à mort. L’Empereur Hiro Hito a été le grand absent du Procès de Tokyo, de même que plusieurs membres de la famille impériale, et des criminels notoires qui ont échappé au tribunal ou à une condamnation pour des raisons politiques essentiellement liées aux relations américano-soviétiques. Le Tribunal a fonctionné jusqu’en novembre 1948. Ses décisions concernant son champ d’action ont été largement critiquées. Les verdicts ont été officiellement reconnus par le Japon lors du traité de paix de San Francisco signé le 8 septembre 1951, avec prise d’effet le 28 avril 1952.


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