Image générée par IA le 14 juin 2026
Deux mois après sa rencontre très médiatisée avec Xi Jinping à Pékin, la présidente du Kuomintang (KMT), Cheng Li-wun, a effectué du 1er au 15 juin une longue tournée aux États-Unis destinée à rassurer les décideurs américains sur les orientations de son parti. Le programme prévisionnel comprenait des étapes à San Francisco, Los Angeles, New York, Boston et Washington, avec des rencontres prévues avec des élus du Congrès, des responsables de think tanks, des universitaires, des médias et les communautés taïwanaises expatriées. Alors que son voyage en Chine avait occupé les unes de la presse internationale, cette séquence américaine s’est déroulée dans la discrétion, révélatrice du statut ambigu dont bénéficie aujourd’hui le KMT à Washington. Avec, au final, un bilan mitigé.
L’accueil des diasporas taïwanaises américaines
Cheng a reçu un accueil chaleureux de la part de plusieurs communautés taïwanaises américaines. À San Francisco notamment, son arrivée a donné lieu à des manifestations de soutien organisées par des réseaux historiquement proches du KMT. Cette réception favorable n’a cependant rien d’unanimement représentatif de la diaspora taïwanaise. Historiquement, les vagues d’émigration arrivées avant la démocratisation de Taïwan entretenaient souvent des liens étroits avec l’ancien parti-État nationaliste de Tchang Kaï-chek. En revanche, les générations plus récentes, issues d’une société taïwanaise démocratisée et davantage attachées à une identité spécifiquement taïwanaise, se montrent généralement plus proches du DPP ou, à tout le moins, plus méfiantes vis-à-vis des positions du KMT sur la Chine. Le paysage diasporique est ainsi devenu beaucoup plus pluraliste qu’à l’époque où les associations d’outre-mer constituaient presque automatiquement des relais du Kuomintang.
Un bilan très en-dessous des attentes initiales en termes de rencontres officielles
L’un des objectifs implicites du voyage était de démontrer que Cheng pouvait être reçue à haut niveau à Washington et, idéalement, obtenir une photographie symbolique avec le président américain ou des responsables de premier rang. Cet objectif n’a manifestement pas été atteint. Cheng a certes rencontré plusieurs parlementaires républicains, dont des figures influentes de la Chambre des représentants, ainsi que des responsables liés aux mécanismes informels de la relation américano-taïwanaise. Mais aucune rencontre avec Donald Trump n’a eu lieu, malgré les déclarations répétées de la dirigeante du KMT affirmant qu’elle serait « très disposée » à le rencontrer. Plus révélateur encore, plusieurs médias taïwanais ont rapporté l’annulation de rendez-vous attendus avec des responsables du Conseil de sécurité nationale américain. Il serait excessif de parler de boycott, mais Washington a clairement choisi de maintenir Cheng à un niveau de dialogue intermédiaire, sans lui accorder la visibilité protocolaire qu’elle espérait.
Cette retenue reflète l’impression dominante laissée par Cheng dans les milieux stratégiques américains. Les universitaires et experts rencontrés semblent avoir reconnu ses qualités de communicante et sa capacité à articuler une vision cohérente de la détente avec Pékin. Cependant, nombre d’entre eux continuent de s’interroger sur la compatibilité entre son discours de paix et les exigences de la dissuasion. Plusieurs analyses publiées avant son arrivée prévoyaient d’ailleurs qu’elle serait accueillie avec scepticisme. Aux yeux d’une partie de l’establishment washingtonien, Cheng est désormais une personnalité politique importante, potentiellement candidate crédible à l’élection présidentielle de 2028, mais dont les positions nécessitent encore d’être éprouvées. Son statut de prétendante sérieuse est reconnu ; sa capacité à rassurer demeure en revanche discutée.
Des critiques sur sa stratégie régionale, de Pékin à la « première chaîne d’îles »
Les critiques qui lui ont été adressées, parfois directement, parfois de manière plus feutrée, se concentrent sur deux dossiers. Le premier concerne la stratégie régionale. Depuis sa rencontre avec Xi Jinping en avril, Cheng défend l’idée que la reprise du dialogue politique avec Pékin constitue le meilleur moyen d’éviter une crise militaire dans le détroit. Or, à Washington, beaucoup craignent qu’une telle approche ne sous-estime les ambitions bellicistes de Pékin et n’affaiblisse la logique de la « première chaîne d’îles », considérée depuis les années 1950 comme un élément essentiel de l’architecture stratégique américaine en Asie orientale. Le second sujet est intérieur : la réduction du budget de défense taïwanais par la majorité parlementaire dominée par le KMT et le TPP, après une guérilla parlementaire de plusieurs mois contre les projets du gouvernement DPP. Plusieurs élus américains ont explicitement demandé comment Taipei pouvait réclamer un soutien accru des États-Unis tout en freinant des dépenses militaires apparaissant indispensables. Cheng a tenté de répondre en affirmant que son parti soutenait le renforcement des capacités de défense, mais les doutes demeurent.
Le bilan provisoire de cette tournée apparaît donc contrasté. Sur le plan positif, Cheng a réussi à empêcher que son voyage à Pékin ne soit interprété comme un basculement exclusif vers la Chine continentale. Elle a rencontré des parlementaires américains, des centres de recherche influents et plusieurs médias, ce qui lui a permis de présenter directement son argumentaire et de rappeler que le KMT demeure attaché à la relation avec les États-Unis. Elle a également pu tester à Washington un discours centré sur la paix, susceptible de séduire une partie de l’électorat taïwanais inquiet d’une escalade militaire. En revanche, ses attentes initiales étaient nettement plus élevées. L’absence de rencontre avec Trump ou avec de très hauts responsables de l’exécutif américain, la faible couverture médiatique internationale et la persistance des interrogations sur la défense limitent considérablement les gains politiques immédiats.
Quelques réactions à Taïwan, mais le silence à Pékin
À Taïwan, les réactions reflètent les clivages habituels. Le KMT met en avant le simple fait que sa dirigeante ait pu dialoguer avec des responsables américains après avoir rencontré Xi Jinping, y voyant la preuve d’une capacité à parler aux deux capitales. Le DPP, au contraire, souligne l’absence de percée diplomatique majeure et insiste sur les signaux de méfiance envoyés par Washington concernant la défense. Les médias taïwanais ont largement commenté les annulations de rendez-vous sensibles et les difficultés de Cheng à obtenir des rencontres de premier plan. Quant à la presse chinoise continentale, elle s’est montrée relativement discrète. Après avoir abondamment valorisé la rencontre Cheng-Xi d’avril, Pékin avait peu d’intérêt à mettre en lumière une tournée américaine dont le principal objectif consistait précisément à démontrer que le KMT restait fréquentable à Washington. Le contraste entre la visibilité mondiale du voyage chinois et la modestie des échos de la tournée américaine constitue d’ailleurs, à lui seul, l’un des enseignements politiques majeurs de cette séquence.
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Au final, ce voyage n’a ni consacré Cheng Li-wun comme interlocutrice privilégiée des États-Unis, ni provoqué la rupture redoutée par certains entre Washington et le KMT. Il a plutôt révélé l’état actuel de la relation : une écoute attentive, mais prudente, voire sceptique après la poignée de main avec Xi peu auparavant ; une reconnaissance politique réelle, mais encore dépourvue de confiance stratégique complète. Pour la dirigeante nationaliste, le défi demeure inchangé : convaincre les Américains que dialogue avec Pékin et crédibilité de la dissuasion peuvent coexister. À ce stade, Washington ne paraît pas encore totalement convaincu. A quoi s’ajoute le flou permanent et contradictoire qu’entretient le président Trump sur sa politique à l’égard de Taïwan – si tant est qu’il en ait une depuis son voyage récent à Pékin, nombre d’observateurs s’interrogeant sur l’hypothèse que le sort de l’île soit l’objet d’un prochain deal honteux avec Pékin.

Mme Cheng devant le KMT à Taipei, avril 2026
Sources: revue de la presse taïwanaise (Taiwan News, Taipei Times, etc.), américaine (Reuters, etc.) et autres médias internationaux (Straits Times)…