Deux lignes politiques européennes à Pékin en avril 2023 ?
Après plus d’un an de guerre en Ukraine, l’European Council on Foreign Relations (ECFR, Conseil européen des relations internationales) a sondé en avril 2023 les ressortissants de onze pays de l’UE sur leurs perceptions de ce conflit et de ses conséquences géopolitiques ; et plus précisément sur leurs perceptions de la Russie et de la Chine, et des relations avec les Etats-Unis. Les auteurs, Jana Puglierin et Pawel Zerka, concluent à une forme de réalisme pragmatique des sondés face aux bouleversements géopolitiques en cours.
Une perception de la Chine différente de celle de la Russie
Quelle image de la Russie ?
Par comparaison avec les résultats de l’enquête de l’ECFR en 20211, Ukraine oblige, la perception de la Russie est encore plus négative, à l’exception, bien connue et presque historique, de la Bulgarie – il en irait de même de la Serbie (non membre) si elle avait été prise en compte comme candidate potentielle à l’UE. La Hongrie se singularise également, là non plus sans surprise, par son positionnement pro-russe. La position « pro-russe » de l’Italie est plus surprenante ; et ce, alors que d’autres pays se signalent par leur hostilité à Moscou – la Pologne, tout particulièrement. Après le conflit en Ukraine, les perspectives de relations sont complexifiées. L’Europe, qui a montré sa dépendance aux Etats-Unis pour sa défense, devrait renforcer ses propres capacités militaires (surtout dans l’hypothèse d’un retour, toujours possible, de Donald Trump à la Maison Blanche). Les citoyens européens soutiennent largement la relation transatlantique, environ 30 % des Européens considérant les États-Unis comme un « allié », et 40 % les considérant comme un « partenaire nécessaire » avec lequel faut coopérer stratégiquement.

On s’intéressera ici principalement aux relations avec la Chine, l’autre grande puissance, sujet de dissensions chez les Européens, sondés ou dirigeants de l’UE. Elle est, tour à tour considérée comme un «partenaire nécessaire» ou un «rival».
Quelle image de la Chine ?
L’image de la Chine n’est clairement pas celle de la Russie. Globalement, malgré le partenariat « sans limites » que la Chine et la Russie ont annoncé en février 2022, et le refus ultérieur de Pékin de condamner l’agression de la Russie contre l’Ukraine, la Chine est perçue comme le « partenaire nécessaire » de l’Europe et du pays respectif des sondés. L’Allemagne, la Suède, la France et le Danemark sont les seuls pays où la Chine est plus perçue comme un « rival » ou un « adversaire », que comme un « allié » ou un « partenaire » – mais ces positionnements sont identiques à ceux de l’enquête de 2021. Si seulement 22 % des sondés considèrent que les relations commerciales avec Pékin comportent plus de risques que de bénéfices2, un tiers des Allemands (33%) et des Français (31%) estiment cependant que Pékin et au minimum un rival, voire un adversaire. Les citoyens européens ne semblent donc pas penser que l’Europe pourrait ou devrait se découpler de la Chine, comme elle l’a fait de la Russie, même s’ils sont bien conscients que la Chine et la Russie ont noué un partenariat étroit.

On sait qu’il n’y a pas d’unité européenne sur la Chine. Symboliquement, les deux points de vue les plus opposés ont été relevé lors du voyage commun en Chine d’Ursula von der Leyen et d’Emmanuel Macron en avril dernier. La présidente de la Commission a été très ferme sur les ambitions économiques et stratégiques de Pékin, visant à construire un monde plus dépendant de la Chine, avec des risques multidimensionnels pour l’Europe. Le ton du président français a été pour le moins beaucoup plus conciliant, en particulier lors de sa « déclaration dans l’avion du retour »3, en prônant un rapprochement post-covid avec Pékin – un positionnement qui a suscité une vague de réactions à l’échelle mondiale. Les sondés semblent donc plus soutenir une politique de rapprochement avec Pékin, ce qui correspond en 2023 à la politique menée par le chancelier Olaf Scholz et le président Emmanuel Macron ; qu’une politique de confrontation qui serait incarnée par Ursula von der Leyen, et le président Joe Biden, avec sa formule «démocratie contre autocratie».
Faudra-t-il soutenir les Etats-Unis si la Chine attaque Taïwan ?
Que faire si la Chine attaque Taïwan, et que les Etats-Unis décident de défendre l’île agressée ? Faut-il soutenir Washington ? La réponse peut surprendre au regard du conflit en Ukraine, pour lequel le soutien à Kiev reste pour le moment nettement majoritaire. La proximité de l’Europe avec les États-Unis dans la guerre en Ukraine ne se traduit pas pour autant par une volonté en réciprocité de soutenir les États-Unis contre la Chine en cas de guerre à Taïwan. Malgré l’implication des États-Unis dans la résistance à la Russie, peu d’Européens pensent qu’ils devraient lui rendre la pareille. Une très nette majorité des sondés (62%) entend rester neutre ; un quart environ (23%) souhaiteraient que leur pays, ou l’Europe, s’engagent aux côtés des Etats-Unis. Les soutiens les plus marqués aux Américains se trouvent en Suède, en Pologne, aux Pays-Bas ou au Danemark – mais les partisans de la neutralité restent nettement plus nombreux dans ces pays.

Les Européens ne semblent donc pas partager l’opinion actuellement majoritaire à Washington selon laquelle le flanc oriental de l’OTAN (de la Finlande à la mer Noire, avec l’épicentre de l’Ukraine) et l’Indo-Pacifique (avec l’épicentre taïwanais) sont deux théâtres interconnectés. Ce positionnement est important pour l’avenir, avec la montée de la rivalité systémique Etats-Unis-Chine, des tensions autour de Taïwan, etc. Le projet d’ouverture d’un bureau de l’OTAN à Tokyo, soutenu par le Japon et Washington, mais critiqué par la France, est actuellement la dimension géopolitique de cette réticence européenne à se mêler des affaires de « l’Orient lointain »…. En réalité, là comme ailleurs, c’est le rapport aux Etats-Unis qui détermine le positionnement sur le soutien à apporter à Washington en cas de guerre à Taïwan : ceux qui considèrent les États-Unis comme un « allié » sont beaucoup plus disposés à soutenir Washington à Taïwan que ceux qui considèrent les États-Unis comme un simple « partenaire ».
Les sondés sous-estiment à l’évidence qu’une confrontation américano-chinoise aurait un impact massif majeur sur le commerce et l’économie de l’Europe, et que les Etats européens ne pourraient certainement pas rester des spectateurs neutres d’un conflit. D’autant que les Etats-Unis, qui jouent actuellement un rôle majeur dans la réponse occidentale face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, seraient fonder à exiger en retour le soutien des Européens dans un conflit qui engageraient une lutte contre une autre autocratie belliciste – la Chine agressant Taïwan…
REFERENCES
> La source (mise en ligne le 7 juin 2023): PUGLIERIN Jana, ZERKA Pawel, «Keeping America close, Russia down, and China far away: How Europeans navigate a competitive world », The European Council on Foreign RelationsPolicy Brief, 7 June 2023. URL : https://ecfr.eu/publication/keeping-america-close-russia-down-and-china-far-away-how-europeans-navigate-a-competitive-world/. Tous les tableaux © sont tirés de cette étude.
> La méthodologie – Le sondage a été mené en ligne en avril 2023 dans onze pays de l’UE (Autriche, Bulgarie, Danemark, France, Allemagne, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Pologne, Espagne et Suède ), auprès d’un échantillon de 16 168 adultes, représentatif au niveau national des données démographiques et des choix électoraux antérieurs4.
NOTES
1 ECFR, «Crisis of confidence: How Europeans see their place in the world », 9 June 2021. URL: https://ecfr.eu/publication/crisis-of-confidence-how-europeans-see-their-place-in-the-world/
2 Les trois pays dans lesquels les enquêtés sont les plus opposés à la présence économique croissante de la Chine sont l’Autriche, l’Allemagne et les Pays-Bas – au contraire de la Bulgarie et de l’Espagne.
3 BARRé Nicolas, « Emmanuel Macron : « L’autonomie stratégique doit être le combat de l’Europe » », Interview dans l’avion retour de Chine, Les Echos (& Politico), 9 avril 2023. URL : https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/emmanuel-macron-lautonomie-strategique-doit-etre-le-combat-de-leurope-1933493
4 L’une des hypothèses politiques en arrière-plan de l’enquête est celle d’une méfiance croissante à l’égard des élites dirigeantes et de l’UE, entraînant une possible réaction populiste lors des élections européennes de 2024 et des élections nationales à venir.

Dans l’enquête européenne de 2021