LIN Jiang-mai (林 江 邁), une Formosane au déclenchement du 2-28 (1947). & HUANG Rong-can (黃 榮 燦, 1920-1952), graveur sur bois, victime de la Terreur blanche.


LIN Jiang-mai (林 江 邁) , une Formosane vendeuse à la sauvette au déclenchement du 2-28 (1947)



Le 28 février 1947, à Taipei, LIN Jiang-mai (林 江 邁), une veuve formosane vendeuse à la sauvette de cigarettes de contrebande, est violemment contrôlée et battue par la police fiscale du Bureau du Monopole du tabac de Taïwan devant un(e ?) de ses enfants. Les faits ont lieu dans le vieux quartier de TaTao Cheng, au coin de Ningxia Road et de Nanjing West Road. C’est le début d’un engrenage sanglant : mouvement de foule autour de LIN ; tir d’un inspecteur en civil qui tue un passant et en blesse d’autres ; manifestants attaquant des postes de police ; répression policière et militaire qui embrase le pays. Les manifestants prennent le contrôle d’une bonne partie du pays, et posent une liste de 32 demandes de mesures immédiates 1, que le gouverneur CHEN Yi fait mine de vouloir discuter. En réalité, il en appelle au pouvoir central, qui envoie en urgence des troupes du continent, lesquelles écrasent la contestation dans un bain de sang (estimée entre 10000 et 30000 morts et disparus), prélude à une « Terreur blanche » de plus d’une décennie, qui décime intellectuels, personnalités locales, gens du peuple, militaires, Continentaux ou Taïwanais,  Aborigènes… L’agression de LIN est donc bien l’étincelle qui a enflammé l’île après 18 mois de brutale prise de contrôle de l’île par le Kuomintang .

Chaque année, la Fondation du Mémorial 2-28 organise une cérémonie dans le Parc de la Paix 2-28 basée sur le pardon et la réconciliation, et la reconnaissance de la souffrance des victimes. L’Association taïwanaise de soutien aux victimes de l’incident 228, une organisation pour les familles des victimes, organise une manifestation à partir de 14h28 à l’endroit de l’incident de la vendeuse de cigarettes, puis rejoint le Parc de la Paix 228.


HUANG Rong-can (黃 榮 燦, 1920-1952), graveur sur bois, victime de la Terreur Blanche


HUANG Rong-Can et son mentor LU Xun (bois gravé v.1930)


On ne dispose d’aucun portrait connu de LIN Jiang-mai. Mais l’épisode de la vendeuse de cigarette du 2-28 a été fixé dès 1947 par une planche du graveur HUANG Rong-can (黃 榮 燦, 1920-1952), « L’Inspection terroriste» (恐 怖 的 檢 查). Né à Chongqing (Sichuan) en 1920, HUANG est l’une des figures principales du mouvement chinois dit des « graveurs sur bois de gauche » (新 木 刻 运 动, Chinese Left-wing Woodcut Movement), soutenus par l’immense écrivain du réalisme social LU Xun (鲁 迅, 1881-1936). Ce mouvement concevait la gravure sur bois comme un art populaire à la fois utile pour l’éducation de masse, et comme outil de propagande contre l’agresseur japonais. Sur le continent, HUANG, inspiré par l’expressionnisme allemand de Weimar, grave de nombreuses scènes de la vie populaire et paysanne. Il s’installe à Taipei en 1945, recruté comme enseignant. Editeur de revues culturelles, il devient vite la figure de proue du Mouvement artistique moderniste local.

HUANG n’a pas directement assisté à « l’Incident du 2-28 », mais il a recueilli des témoignages pour graver peu après, et en secret, « L’Inspection terroriste». Il emporte le bois à Shanghai en avril 1947, et le publie sous pseudonyme2. De retour à Taïwan, il s’intéresse à la culture aborigène dans la région de Taïtung (côte Pacifique) et sur l’île des Orchidées (Lanyu). Mais il va être broyé par la Terreur blanche qui ensanglante la décennie 1950. Il est arrêté en décembre 1951, accusé par la justice militaire de trahison et d’espionnage au profit des communistes chinois : ses gravures de l’île des Orchidées sont considérées comme destinées à préparer un débarquement des troupes communistes. Il est exécuté en novembre 1952 à l’âge de 32 ans, en même temps que sa compagne. Son corps a été jeté dans une fosse commune, qui n’a été retrouvée qu’en 1993, à l’est de Taipei. Les circonstances de l’arrestation puis de l’exécution de HUANG ont provoqué la disparition du Mouvement artistique moderniste taïwanais, dont plusieurs artistes se sont exilés.

Partout reproduite, la gravure de HUANG sur le 2-28 1947 est devenu iconique, à l’instar, toutes proportions gardées bien évidemment, du Guernica de Picasso, peint 10 ans auparavant.


Huang Rong-can photographié par la police la veille de son exécution en 1952. « L’intérieur d’un écrivain-paysan », gravure v.1950


NOTES

1 Les revendications vont de la demande d’une plus grande autonomie au sein de la République de Chine à une tutelle de l’ONU, voire à l’indépendance totale. La demande d’une représentation formosane dans les prochaines négociations du traité de paix avec le Japon soutient l’espoir d’obtenir un plébiscite sur l’avenir politique de l’île.

2 Il en fait ensuite cadeau à un ami japonais, ce qui explique que le bois soit actuellement dans les collections du musée d’Art moderne de Kanagawa (Japon)


REFERENCES

CHANG Yuchen, From New Woodcut to the No Name Group: Resistance, Medium and Message in 20th-Century China, Art in Print, May-June 2016, Volume 6, Number 1. Cf. https://artinprint.org/article/new-woodcut-no-name-group-resistance-medium-message-20th-century-china/

HSIAO Chong-Ray, Between Radical and Conservative: A New Look at Post-war Modern Taiwanese Art (1945-1983), in: PAN An-yi, Contemporary Taiwanese Art in the Era of Contention, Taipei, Taipei Fine Arts Museum, 2004, 254p.


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