De 1949 à 1968, le « Groupe Blanc [Bai-tuan] » composé d’anciens officiers supérieurs japonais, a secrètement aidé à la formation de l’armée de TCHANG Kaï-chek à Taïwan


Le généralissime TCHANG Kaï-chek avec des officiers japonais du Groupe Blanc, dont l’ex-général TOMITA Naosuke, à sa droite, en 1965 (photo Wikipedia Commons).


Le Groupe Blanc ((白團, Baituan[1]) est un groupe secret de conseillers militaires japonais, composé d’anciens officiers supérieurs impériaux [2], qui ont aidé TCHANG Kaï-shek et le régime du Kuomintang (KMT) à reconstruire l’armée nationaliste chinoise dans les quelques mois précédant la défaite de 1949[3],  puis après la « transition stratégique » (轉進, zhuan jin : la retraite) vers Taïwan. Il a été formé lors la signature d’une série de contrats bilatéraux secrets à Tokyo le 10 septembre 1949. Sans que les textes mentionnent le mot de « militaire » (pour ne pas braquer l’occupant américain), ils prévoyaient une assistance secrète japonaise aux nationalistes. Elle a duré jusqu’en 1968, avec une première étape intensive jusqu’en 1952, puis une suite plus réduite: formation théorique et idéologique des officiers à Beitou [4] ; élaboration de plans militaires ; organisation de la mobilisation en temps de guerre par un Plan national de mobilisation (1952), etc. Ils ont formé une « division modèle », la 32e. Et ce, alors même que le nouveau régime à Taipei s’employait officiellement à « extirper le poison de l’esprit japonais » de Taïwan pour resiniser l’île…

La figure de proue de ce Groupe Blanc a été l’ancien général de division TOMITA Naosuke (富田直亮, 1899-1979) installé, comme les dizaines d’autres officiers japonais (83 au maximum) au 144 Wenquan Road (溫泉路), à Beitou, dans un bâtiment sans signe distinctif. Certains analystes estiment que la quasi-totalité des officiers supérieurs et généraux de l’armée nationaliste sont passés, à un moment ou à un autre, entre les mains des instructeurs clandestins japonais.


Des objectifs partagés et des intérêts bien compris

L’ancien ennemi nippon a donc aidé dans les deux premières décennies de la Guerre froide en Asie les dirigeants du Kuomintang – qui avaient combattu l’armée impériale pendant dix ans. La question des motivations réciproques se pose donc.

Parmi les arguments prêtés aux Japonais : leur anticommunisme viscéral ; leur volonté de remercier TCHANG de ne pas avoir maltraité les prisonniers japonais après 1945 (comme ont pu le faire les Soviétiques)[5] ; d’avoir autorisé le retour au Japon des militaires et des civils japonais ; de ne pas avoir exigé une zone d’occupation chinoise au Japon (ce que les nationalistes auraient été dans l’impossibilité d’assumer d’ailleurs, eu égard à leur guerre contre les communistes de MAO) ; de ne pas avoir exigé non plus de réparations de guerre. Sans oublier une solde conséquente, sans commune mesure avec ce que le Japon leur versait comme pension militaire.

Pour TCHANG, on rappellera qu’il était nippophone parce qu’il avait été élève d’une académie militaire à Tokyo, la Tokyo Shinbu Gakkō de 1906 à 1908 [6], puis avait servi comme artilleur dans l’armée impériale japonaise de 1909 à 1911. Il avait été impressionné par la bonne formation et la forte motivation de celle-ci…En 1949, ses préoccupations croisées d’organiser la reconquête du continent, et pour cela de reconstruire une armée efficace et motivée à partir des décombres de l’armée nationaliste arrivée à Taïwan dans un état de décomposition avancée et complètement démoralisée. Avec l’aide d’autres vaincus : les militaires japonais, férocement anticommunistes… TCHANG a donc conclu des accords secrets pour créer le Groupe blanc pour ne pas être en contradiction avec l’anti-japonisme officiel de son propre régime (au sein du Kuomintang, on lui reprochait des affinités japonaises), et au très fort ressentiment anti-japonais dans le monde chinois lié aux multiples crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par l’armée impériale sur le continent (sauf à Taïwan, évidemment). On estime aussi que TCHANG s’est appuyé sur ce Groupe Blanc japonais pour contrer son rival le général SUN Li-ren (孫立人, 1900-1990), le commandant en chef des forces terrestres, qui était plutôt « l’homme des Américains » depuis qu’il avait été diplômé d’une académie militaire américaine en 1927, et que TCHANG soupçonnait de vouloir l’éliminer[7].


TCHANG Kaï-chek élève de l’académie militaire japonaise Tokyo Shinbu Gakkō, vers 1908


Des Américains très méfiants face au Groupe Blanc

Les Américains étaient nécessairement au courant des accords signés à Tokyo en 1949 par la mission militaire nationaliste à Tokyo; et de la présence clandestine des officiers japonais à Taïwan (même si les forces américaines ne se sont officiellement installées à Taïwan qu’en 1951, avec leur Groupe consultatif d’assistance militaire (MAAG). Ils ont toléré le tout à la condition qu’il n’y ait aucune publicité autour de ce programme qui est donc resté un secret d’Etat pendant des décennies. Jusqu’à comprendre cependant que l’un des principaux objectifs du programme d’entraînement de Baituan était de démontrer que les méthodes américaines, tant politiques que militaires, étaient inadaptées à la Chine… Toutefois ce n’est qu’en 1952 que le Yomiuri Shimbun rend l’affaire publique au Japon.  Les Américains ont, dès lors, demandé la réduction de la taille du groupe, puis sa dissolution, en théorie effective en 1959 – mais certaines de ses activités ont continué jusqu’en 1968. Après cette date, TOMITA est resté à Taïwan, où il a été nommé en 1972 général honoraire de la République de Chine, le seul étranger à obtenir cette distinction. Il est mort en 1979, et la moitié de ses cendres sont conservées dans le temple de Haiming, près de New Taipei, déposées là par le propre fils de TCHANG, CHIANG Wei-kuo.

Ce qui n’est pas allé sans tensions internes, et durables, au KMT. En septembre 2014, à l’occasion d’un séminaire sur la capitulation du Japon, l’ancien Premier ministre HAU Pei-tsun (郝柏村, 1919-2020, premier ministre de 1990 à 1993, sous le président LEE) a rappelé qu’il fallait « démystifier les mensonges fabriqués par les esclaves des bandits japonais qui sont restés trop longtemps à Taïwan, et qui ont déformé la véritable histoire ». En omettant de rappeler que, général à quatre étoiles, il avait lui-même été formé en son temps par les officiers japonais du Groupe Blanc…


NOTES

[1] Du nom du général de division japonais commandant la XXIIIe armée en Chine en 1945, TOMITA Naosuke (富田直亮, 1899-1979), en chinois BAI Hong-liang / PAI Hung-liang (白鴻亮) (bai = blanc) d’où « Bai-tuan, « le groupe blanc ». TOMITA s’installe à Taïwan en 1949 pour conseiller l’armée du KMT, sous le pseudonyme de PAI Hung-liang. Cf. CHEUNG Han, Taiwan in Time: Military advice from the former enemy, Taipei Times, October 28, 2018. Online:  Taiwan in Time: Military advice from the former enemy – Taipei Times ; et : LIAO Ko-Hang, Becoming an Anti-Communist Stronghold: The KMT’s ‘Strategic Transition’ and Emergence of the ROC in Taiwan with Imperial Japanese Assistance, 1945-1952, Taiwan Insight, June 06, 2021. Online :  https://taiwaninsight.org/2021/06/22/becoming-an-anti-communist-stronghold-the-kmts-strategic-transition-and-emergence-of-the-roc-in-taiwan-with-imperial-japanese-assistance-1945-1952  /  

[2] Dont le général OKAMURA Yasuji (岡村寧次), le dernier commandant des forces expéditionnaires japonaises en Chine, a été déclaré non coupable de crimes de guerre par le tribunal militaire nationaliste de Shanghaï. Au contraire, TCHANG en a fait un de ses conseillers militaires. Il a été renvoyé au Japon au début de 1949. Le Groupe blanc comprenait environ 80 officiers en 1949, réduit à une trentaine en 1952, sous pression américaine.

[3] Dès 1945, le Kuomintang avait recruté à Taïwan environ 15000 soldats pour les combats en Chine, dont la plupart étaient d’anciens volontaires taïwanais ayant servi dans l’armée impériale à partir de la fin des années 1930, et surtout à partir de la mobilisation de 1943. Ils étaient donc porteurs des « valeurs japonaises ».

[4] Les valeurs inculquées étaient inspirées du code d’honneur des samouraï, le bushidô :  responsabilité, obéissance,  service,  sacrifice,  créativité, discipline…Cf. BENESCH Oleg, The Samurai Next Door: Chinese Examinations of the Japanese Martial Spirit, Extrême-Orient Extrême-Occident, 2014, no 38. Online : http://journals.openedition.org/extremeorient/376  

[5] Des tribunaux militaires spéciaux nationalistes ont jugé des milliers de militaires japonais après la capitulation, dont quelques centaines ont été exécutés pour crimes de guerre.

[6] La Tokyo Shinbu Gakkō (東京振武学校) est une école militaire préparatoire fondée par l’armée impériale japonaise pour apporter une formation militaire à des étudiants chinois. Elle a fonctionné à Tokyo de 1896 à 1914. L’idée des militaires japonais pan-asiatique était de facilité une coalition asiatique, principalement avec la Chine, contre les impérialismes occidentaux, en particulier contre les Russes. En 1908, il y a plus de 1000 étudiants chinois à la Tokyo Shinbu Gakkō. . La plupart des élèves ont ultérieurement joué un rôle dans la révolution de 1911 en Chine, et dans l’histoire de la République de Chine. Certains sont devenus collaborateurs de l’armée japonaise en Chine dans les années 1930-1940.

[7] Très populaire, SUN a été placé aux arrêts domiciliaires de 1955 à 1988, et meurt en 1990 peu après sa libération. Les documents relatifs à l’enquête menée après son arrestation en 1955, rendus publics en 2001, et officiellement révisés en 2014, ont finalement exonéré SUN de toute accusation de tentative de coup d’Etat.


NOJIMA Tsuyoshi,最後的帝國軍人:蔣介石與白團 [The Last Imperial Soldiers: Chiang Kai-shek and the White Group]. [Nojima est journaliste, rédacteur en chef de la version numérique en chinois du quotidien japonais Asahi Shimbun], 2015, en japonais et en chinois.


SOURCES

TCHANG Kaï-chek, Journal post-1946, ouvert au public en juillet 2008 (il y évoque le Bai-tuan)

LIN Hsiao-ting, U.S.-Taiwan Military Diplomacy Revisited: Chiang Kai-shek, « Baituan », and the 1954 Mutual Defense Pact, Oxford University Press, Diplomatic History, November 2013, vol.37, no 5, p.971-994. Online: U.S.-Taiwan Military Diplomacy Revisited: Chiang Kai-shek, « Baituan », and the 1954 Mutual Defense

BENESCH Oleg, The Samurai Next Door: Chinese Examinations of the Japanese Martial Spirit, Extrême-Orient Extrême-Occident, 2014, no 38. Online : http://journals.openedition.org/extremeorient/376  

LIN Hsiao-ting, Chiang’s secret advisers: driven from the Chinese mainland, Chiang Kai-shek turned to Japanese and German military officers, once his bitter foes, to help him defend Taiwan, Hoover Digest, Summer 2015. Online: https://go.gale.com/ps/

NOJIMA Tsuyoshi,最後的帝國軍人:蔣介石與白團 [The Last Imperial Soldiers: Chiang Kai-shek and the White Group]. [Nojima est journaliste, rédacteur en chef de la version numérique en chinois du quotidien japonais Asahi Shimbun], 2015, en japonais et en chinois.

BARON James, Into the mist: the secret history of KMT-Japanese collaboration, Taipei Times, April 05, 2015. Online : Into the mist: the secret history of KMT-Japanese collaboration – Taipei Times

CHEUNG Han, Taiwan in Time: Military advice from the former enemy, Taipei Times, October 28, 2018. Online:  Taiwan in Time: Military advice from the former enemy – Taipei Times .

LIAO Ko-Hang, Becoming an Anti-Communist Stronghold: The KMT’s ‘Strategic Transition’ and Emergence of the ROC in Taiwan with Imperial Japanese Assistance, 1945-1952, Taiwan Insight, June 06, 2021. Online :  https://taiwaninsight.org/2021/06/22/becoming-an-anti-communist-stronghold-the-kmts-strategic-transition-and-emergence-of-the-roc-in-taiwan-with-imperial-japanese-assistance-1945-1952  /  

KUSHNER Barak, LEVIDIS Andrew (eds.), In the Ruins of the Japanese Empire: Imperial Violence, State Destruction, and the Recodering of Modern East Asia, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2020, 245p. (Sommaire) : In the Ruins of the Japanese Empire: Imperial Violence, State Destruction …


Vente aux enchères en 2021 à Tokyo des archives de SHIGERO Yamamoto (alias LIN Fei), un des officiers japonais du Bai-tuan.


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