
Arrivée sur le continent entre le 6 et le 8 avril 2026 [1], la présidente du Kuomintang, Cheng Li-wun (élue le 18 octobre 2025) a effectué une visite officielle en Chine continentale soigneusement scénarisée et mise en valeur par le régime de Pékin. Le déplacement, à forte portée symbolique, a débuté à Pékin par une série de rencontres avec les autorités du « Bureau des affaires taïwanaises » (qui gère les affaires de la « province de Taïwan » comme affaire intérieure), avant de se poursuivre dans le Fujian, la province côtière en face de Taïwan, vitrine des échanges économiques transdétroit [2]. L’un des moments les plus symboliques a été le dépôt de gerbes au mausolée de Sun Yat-sen à Nankin [3]. En rendant hommage à la figure tutélaire commune aux « deux rives du détroit », Cheng Li-wun a cherché à inscrire son initiative dans une continuité historique, rappelant les racines idéologiques partagées entre le KMT (fondé par Sun Yat-sen et ensuite présidé, en Chine puis à Taïwan, par Tchang Kaï-chek) et la République populaire, au-delà des fractures contemporaines[4].

Dépôt de gerbe au mausolée de Sun Yat-sen à Nankin
Une poignée de main exploitable par les deux parties
Le point d’orgue de la visite a été la rencontre, le 10 avril, avec le président chinois Xi Jinping, retransmise en léger différé [5] par toutes les télévisions chinoises. La photo officielle de la poignée de main entre Cheng et Xi a été mise en première page de de tous les médias continentaux [6]… Dans une mise en scène maîtrisée à l’habitude, Xi a réaffirmé les lignes rouges de Pékin, insistant sur l’inéluctabilité de la « réunification nationale » et sur l’opposition à toute forme d’indépendance taïwanaise. Cheng Li-wun, de son côté, a adopté une posture éventuellement plus nuancée, évoquant la nécessité d’un « cadre de stabilité durable » et d’une reprise pragmatique des échanges. Cette asymétrie de langage illustre un jeu diplomatique complexe : Pékin cherche à enfermer le dialogue dans son narratif souverainiste, tandis que la présidente du KMT tente apparemment de préserver un espace politique intermédiaire, sans rompre avec une opinion taïwanaise majoritairement attachée au statu quo.

Cette séquence s’inscrit dans une conjoncture stratégique régionale et internationale particulièrement dense. La perspective d’une prochaine visite de Donald Trump en Chine, dans un contexte de recomposition des rapports sino-américains et d’enlisement manifeste du président américain dans sa guerre contre l’Iran, confère à l’initiative une dimension triangulaire implicite. Pour Pékin, multiplier les canaux de dialogue avec des acteurs taïwanais non gouvernementaux (mais qui ont vocation à peut-être revenir au pouvoir lors d’élections démocratiques à venir) permet de contourner l’impasse officielle et de signifier à Washington sa capacité d’influence. À Taïwan, le débat sur l’augmentation du budget militaire et la préparation asymétrique face à une éventuelle pression chinoise accentuent les lignes de fracture [7]. Dans ce cadre, le KMT tente de repositionner sa doctrine : non pas comme un simple vecteur de rapprochement, mais comme un acteur de gestion du risque stratégique, privilégiant la réduction des tensions plutôt que leur militarisation.
A Taipei, des réactions évidemment contradictoires
À Taipei, le Democratic Progressive Party (DPP, parti Vert) a réagi avec fermeté. Au-delà des critiques classiques sur une supposée complaisance envers Pékin, les responsables du parti au pouvoir (ils contrôlent l’exécutif, mais plus le Yuan législatif depuis 2024, celui-ci étant à majorité KMT) ont souligné le risque d’érosion de la cohérence stratégique taïwanaise. Dans leur lecture, toute initiative bilatérale en direction de Pékin non encadrée par l’État affaiblit la posture de dissuasion globale de l’île en introduisant une ambiguïté politique exploitable par la Chine – ce qui n’a pas manqué. Certains analystes proches du DPP évoquent ainsi une « guerre de position narrative », où chaque geste symbolique contribue à redéfinir les paramètres du statu quo.
Le Kuomintang (KMT, parti Bleu) lui-même n’échappe pas aux tensions internes. Si les figures historiques du parti saluent une démarche dans la lignée des politiques menées sous le président Ma Ying-jeou (2008-2016, KMT)— marqué par une intensification des échanges économiques et institutionnels avec le continent, mais qui s’était mal terminée pour le KMT – une nouvelle génération exprime des réserves. Elle redoute que ce type d’initiative ne renforce la perception d’un alignement excessif sur Pékin, en décalage avec l’évolution identitaire de la société taïwanaise – qui se sent culturellement chinoise, mais identitairement prioritairement taïwanaise. Ce clivage interne reflète une question stratégique plus large : le KMT peut-il encore incarner une politique d’engagement sans être perçu comme un vecteur d’influence chinoise ?
À cet égard, la visite de Cheng Li-wun s’inscrit dans une série de précédents qui structurent la mémoire politique transdétroit. Sous la présidence de Ma Ying-jeou, les rencontres entre responsables du KMT et dirigeants chinois avaient certes contribué à une forme de stabilisation, reposant sur le « consensus de 1992 ». Mais les différents accords signés entre Ma et Pékin, jugés trop favorables à la Chine, avait provoqué en 2014 le mouvement étudient des Tournesols (Sunflower Movement, mars-avril 2014), et le KMT avait dû céder le pouvoir au DPP en 2016, avec l’élection de la présidente Tsai Ing-wen. Le contexte de 2026 est radicalement différent : montée des tensions militaires dans le détroit, avec des manœuvres militaires chinoises de plus en plus pesantes ; affirmation d’une identité taïwanaise distincte, attestée par les sondages d’opinion ; rivalité sino-américaine accrue, mais grande incertitude sur les choix que ferait éventuellement un président Trump totalement imprévisible en cas de crise à Taïwan. Dans ce nouvel environnement, chaque interaction est surdéterminée par des enjeux de puissance.
A ce stade, le bilan provisoire de la visite apparaît donc ambivalent. Pour Xi Jinping, elle constitue un succès tactique en démontrant la persistance de canaux politiques alternatifs à Taïwan. Pour le KMT, le gain est plus incertain : s’il consolide son rôle d’interlocuteur de Pékin, il s’expose peut-être à un coût politique domestique potentiellement élevé.
NOTES
[1] La date du début officiel de la visite n’a, curieusement, pas été précisée.
[2] Xi Jinping a passé près de 17 ans dans cette province stratégique face à Taïwan, ce qui en fait une étape centrale de sa carrière. Il en a été vice-gouverneur, puis gouverneur (2000–2002) – mais pas le chef provincial du parti communiste.
[3] Sun Yat-sen , fondateur de la République de Chine en 1912, est revendiqué à la fois par Taïwan et par la République populaire de Chine comme une figure fondatrice commune.
[4] Sur les édifices honorant Sun Yat-sen: Nankin met en scène un tombeau fondateur au service d’un récit national unifié ; Taipei propose un lieu de mémoire pluraliste, intégré à une société démocratique. Pour le Kuomintang, ces deux espaces constituent un pont symbolique entre passé commun et trajectoires divergentes ; pour le pouvoir chinois, la centralité de Nankin renforce l’idée d’une histoire partagée dont l’aboutissement serait politique, la réunification avec Taïwan. La figure de Sun Yat-sen est à la fois point de convergence mémorielle et objet de rivalité narrative.
[5] On n’est jamais trop prudent !
[6] La photo distribuée par l’Agence Xinhua est, à l’évidence, légèrement photoshopée…
[7] Ces derniers mois, les Etats-Unis, principal soutien militaire de Taïwan exercent des pressions multiformes sur les députés de l’opposition taïwanaise, dont ceux du KMT, pour qu’ils approuvent un grand plan de vente d’armes américaines à l’île, et une forte augmentation du budget de la Défense par Taipei.


Les mausolées à Sun Yat-sen à Nankin et à Taipei…
Sources: revue de la presse taïwanaise, chinoise et internationale…