

Après un an de présidence Trump #2, la Maison Blanche a publié deux documents d’orientation stratégique : à la mi-novembre 2025, la « National Security Strategy » ; le 23 janvier 2026, la « National Defense Strategy » [1]. Quelle place pour Taïwan dans ces deux documents ?
Taïwan dans le document américain « National Security Strategy » de novembre 2025
1) Ce que dit le document sur Taïwan
Dans la National Security Strategy (NSS 2025) publiée en novembre 2025, Taïwan occupe une place significative dans la section sur « la concurrence stratégique et la sécurité en Indo-Pacifique. » Taïwan est mentionnée à plusieurs reprises au cœur de la stratégie indo-pacifique des États-Unis, impliquée dans l’économie mondiale, la stabilité des routes maritimes, et la sécurité régionale. Le texte met l’accent sur l’importance stratégique de Taïwan du fait de sa position géographique-clé dans les « première et deuxième chaînes d’îles » ; ainsi que son rôle dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, et notamment les semi-conducteurs. Le document affirme que « prévenir un conflit » dans le détroit de Taïwan, idéalement « en préservant une supériorité militaire (military overmatch) », est une priorité. Il réaffirme aussi l’engagement à maintenir la politique traditionnelle des États-Unis, selon laquelle Washington « ne soutient aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan. » Le texte appelle les alliés de la première chaîne insulaire (Japon, Corée du Sud, autres partenaires de l’Indo-Pacifique) à renforcer leurs propres capacités de défense et à collaborer plus étroitement pour dissuader toute agression, soulignant que les États-Unis ne peuvent pas assumer seuls cette responsabilité.
2) Par rapport aux positions américaines traditionnelles
Traditionnellement, la politique américaine sur Taïwan repose depuis la décennie 1970 sur « l’ambigüité stratégique »: soutien à la défense de l’île à travers le Taiwan Relations Act de 1979 ; refus des modifications unilatérales du statu quo (qu’elles viennent de Taipei ou de Pékin) ; refus de reconnaissance d’une indépendance auto-proclamée de Taïwan, mais soutien de facto à la souveraineté de fait. Les documents de stratégie antérieurs (2017, 2018, 2022) qualifiaient la menace chinoise de « principal défi stratégique » et inscrivaient explicitement l’opposition à tout changement du statu quo par la force. La NSS 2025 conserve cet élément fondamental (non-soutien à un changement unilatéral) mais atténue le libellé: le texte dit maintenant que les États-Unis « ne soutiennent pas » un changement unilatéral, plutôt que d’« s’opposer » explicitement. Cette nuance peut paraître subtile mais a été interprétée comme un allègement rhétorique par rapport aux formulations antérieures. Autre différence notée par plusieurs analystes : la NSS place l’accent sur le partage de la charge sécuritaire et militaire par les partenaires régionaux – l’exigence traditionnelle du burden sharing, exacerbée par Trump #1 et #2. Taïwan doit donc renforcer sa capacité de dissuasion en augmentant ses dépenses de défense, et ne pas compter uniquement sur la promesse américaine exclusive de défense.


3) Quelles réactions à Taïwan à cette NSS 2025 ?
L’exécutif a réservé à ce texte un accueil mitigé et prudent. Le gouvernement de Lai Ching-te (DPP) s’est félicité du « nombre élevé de mentions de Taïwan », ce qui souligne son importance stratégique dans la dissuasion d’éventuelles agressions dans la « première chaîne d’îles ». A été relevé aussi l’omission de formulations dans les NSS antérieures – le maintien de la One China Policy ; l’absence de soutien à l’indépendance de Taïwan.
Mais ces mentions et ces omissions ont aussi suscité critiques et inquiétudes dans le débat politique, qu’elles viennent de l’opposition Kuomintang au Yuan législatif, ou même du DPP, qui contrôle l’exécutif. S’y exprime la crainte qu’un rééquilibrage stratégique des États-Unis vers le continent américain, et que l’accent mis sur le burden sharing n’affaiblisse la garantie de soutien à Taïwan en cas de crise. On sait, par ailleurs, que l’opposition KMT freine en permanence l’augmentation des budgets de défense – officiellement pour ne pas aggraver les tensions avec Pékin. Enfin, certains analystes soulignent que toute mention ou référence aux valeurs démocratiques communes a disparu. Alors même que la diplomatie taïwanaise mettait en avant auprès de ses interlocuteurs occidentaux ces valeurs démocratiques (droits de l’homme, liberté d’expression et de la presse, élections libres, etc.) dont le président Trump n’a visiblement rien à faire, leur préférant les régimes et dirigeants autoritaires…
Taïwan dans le document américain « National Defense Strategy » du 23 janvier 2026
1) Ce qui est dit (ou plutôt non dit) sur Taïwan
Dans la National Defense Strategy (NDS 2026) publiée le 23 janvier 2026, le mot « Taïwan » n’apparaît nulle part. Le document met l’accent sur la défense intérieure et extérieure du territoire américain et la sécurité de l’hémisphère occidental comme priorités absolues, reléguant les engagements extérieurs à des collaborations avec des alliés pour des problématiques régionales. Le texte traite de la concurrence stratégique avec la Chine dans une section sur l’Indo-Pacifique : il dit vouloir dissuader toute domination régionale de puissances rivales par la force, et soutenir une défense en profondeur le long de la « première chaîne d’îles» . Ce qui inclut Taïwan géographiquement, mais sans mentionner l’île par son nom, ni formuler d’engagement explicite sur le statu quo dans le détroit de Taïwan. L’accent est donc porté sur sur la force militaire globale et la communication militaire bilatérale avec Pékin, soulignant qu’il ne s’agit pas de « dominer la Chine » mais de maintenir un équilibre des forces propice à une « paix décente ». La NDS 2026 appelle aussi, comme la NSS 2025, à un partage accru des responsabilités avec les alliés pour la défense dans leurs régions respectives, en particulier en Asie-Pacifique.
2) Interprétation par rapport aux positions américaines traditionnelles sur « la question de Taïwan »
Traditionnellement, la politique américaine intègre plusieurs éléments : soutenir une dissuasion crédible contre une agression contre Taïwan ; maintenir le statu quo dans le détroit ; encourager la capacité de défense autonome de Taïwan tout en évitant de reconnaître formellement son indépendance. Ces principes ont guidé les stratégies de défense depuis les années 1970 et la reconnaissance de la Chine de Pékin. Ils figuraient explicitement dans la National Defense Strategy de 2018 et la National Security Strategy de 2025. La NDS 2026 marque une rupture notable : l’absence de mention de Taïwan reflète une priorisation différente, centrée sur des intérêts nationaux directs (homeland security and defense) et un rééquilibrage vers l’hémisphère occidental. Cela suggère une forme d’atténuation de l’engagement explicite en faveur de Taïwan, même si les objectifs généraux de dissuasion régionale restent présents. La stratégie ne nie pas l’importance de contrer une Chine puissante, mais elle ne fait plus de Taïwan un point central identifié explicitement dans la planification de défense. Ce qui peut être lu comme une moindre garantie implicite d’engagement américain direct en cas de crise.

3) Quelles réactions à Taïwan à cette NDS 2026 ?
Le document venant à peine d’être publié quand nous rédigeons cette première lecture, on manque encore de recul pour évaluer les réactions officielles et dans le débat public. Mais l’inquiétude est sous-jacente, et les tensions publiques.
Officiellement, Taipei tente de dédouaner l’absence nominale de Taïwan dans la NDS en rappelant que les objectifs généraux (empêcher la domination de la Chine dans l’Indo-Pacifique ; renforcer les capacités de dissuasion) restent alignés avec ses propres priorités. On se raccroche à la mention explicite de l’importance maintenue de « première chaîne d’îles», dans laquelle Taïwan est un maillon central. Et on souligne que les récentes et très importantes ventes d’armes américaines à Taïwan sont un signal positif des deux parties contractantes. A quoi s’ajoute le tout récent accord douanier bilatéral.
Dans le débat public, l’absence de référence explicite à Taïwan et à sa défense a accentué les discussions sur la crédibilité du soutien américain à l’ère Trump #2 ; sur l’autonomie réelle de la défense taïwanaise, ainsi que les frictions internes sur le financement et la stratégie militaire. Le Yuan législatif, dominé par l’opposition Kuomintang, réputée proche de Pékin, a bloqué pour la huitième fois l’examen du budget spécial de défense. Ce qui paralyse les projets du gouvernement, va à l’encontre des demandes trumpiennes de burden sharing, et satisfait, a contrario, Pékin. Or, une partie de l’opinion publique s’inquiète d’un recul implicite des garanties américaines depuis le retour de Trump à la Maison Blanche.
NOTES / REFERENCES
[1] URL : https://www.whitehouse.gov/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf
& URL: https://media.defense.gov/2026/Jan/23/NATIONAL-DEFENSE-STRATEGY.PDF
