A proximité de Taïwan, les Etats-Unis renforcent significativement leur présence militaire aux Philippines


Les Etats-Unis et les Philippines sont liés par un traité de défense mutuelle datant de 1951. Les Américains, puissance coloniale de 1898 à 1935, puissance protectrice et anticommuniste après 1945 (et l’indépendance en 1946), ont largement utilisé le territoire philippin pendant la guerre de Corée, et plus encore pendant la guerre du Vietnam. Deux bases américaines1 (Clark Air Base, Subic Bay Naval Base) étaient alors parmi les plus importantes bases américaines dans le monde2. Elles ont été évacuées à partir de 1991, suite à l’impossibilité politique d’arriver à un accord sur les loyers négociés depuis 1988. A partir de novembre 1992, il n’y a plus de bases américaines aux Philippines. Mais, en mars 1996, lors de la « troisième crise du détroit »3, la Chine tire plusieurs missiles balistiques (non armés) à proximité des côtes de Taïwan. Les États-Unis déploient alors deux groupes aéronavals sur zone. Et entreprennent d’améliorer leurs relations de sécurité avec Manille, pour pouvoir accéder aux infrastructures aériennes et navales de Luçon, et faciliter ainsi le déploiement rapide de leurs forces en cas de crise majeure.

En 1998 est donc signé un Visiting Forces Agreement (VFA), un nouvel accord qui permet « des visites temporaires de troupes américaines ». Et, en 2012, Manille accorde à Washington le droit d’utiliser des bases philippines, principalement lors des manœuvres annuelles conjointes bi- ou multi-nationales. En 2014, sous la présidence Obama, l’Accord de coopération renforcée en matière de défense (Enhanced Defense Cooperation Arrangement, EDCA) entérine l’usage « non permanent » par les forces armées américaines et « conjointement avec l’armée philippine » de cinq bases philippines modernisées. Car les tensions montent en mer de Chine méridionale, où Pékin affirme de plus en plus sa présence, et autour de Taïwan : Manille se heurte frontalement à cette présence chinoise dans ses eaux proches et sa ZEE.

Le président populiste Rodrigo Duterte (2016-2022), initialement chantre d’un « pivot vers la Chine » et du « divorce d’avec les Etats-Unis », a dû faire marche arrière, confronté à l’expansionnisme de Pékin en mer de Chine du Sud, et à des promesses d’investissements chinois non concrétisées. En 2018, le secrétaire d’Etat de Trump Mike Pompeo a levé l’ambiguïté sur le soutien américain aux forces philippines. Le 10 mars 2022, deux semaines après l’invasion russe de l’Ukraine, l’ambassadeur des Philippines à Washington annonce que le président Duterte (alors en fin de mandat) était prêt à ouvrir les installations militaires du pays (en particulier l’ancienne base navale de Subic Bay et la base aérienne de Clark) aux forces américaines si la guerre en Ukraine s’étendait en Asie4. Annonce qui traduisait la crainte de nombreuses capitales d’Asie du Sud-Est que l’invasion de l’Ukraine par la Russie n’encourage la Chine à imiter Moscou dans le détroit de Taïwan, avec le risque d’une extension du conflit dans les mers de Chine méridionale et orientale, et donc aux Etats riverains.

De cinq à neuf bases utilisables par les Etats-Unis

Elu en mai 2022 (et investi en juin), Ferdinand « Bongbong » Marcos, tout en maintenant des relations minimales avec Pékin, a largement réinvesti dans la relation stratégique avec Washington : il a rencontré le président Joe Biden en septembre 2022 à New York, lors de l’assemblée générale de l’ONU, et s’est rendu à La Maison Blanche en mai 2023. En février 2023, lors de la visite du secrétaire d’Etat américain à la Défense, Lloyd Austin, les deux capitales sont convenues d’élargir l’accès de l’armée américaine à quatre nouvelles bases militaires philippines5. En vertu des accords récents, les Philippines autorisent un nombre important de soldats américains à rester dans le pays à tour de rôle dans ces camps, où les Américains ont planifié la construction d’entrepôts de stockage de matériels de combat et de munitions6, de logements, d’installations de réparation et maintenance, et d’infrastructures communes – des investissements qui soutiennent la croissance économique et la création d’emplois locaux. Ces bases facilitent aussi la tenue de manœuvres (navales, aériennes et des Marines Littoral Regiment, MLR) conjointes des deux armées. Les Etats-Unis et leurs alliés (Royaume-Uni, Australie, Japon, Inde, Philippines, Singapour, etc.) pratiquent en Indo-Pacifique des exercices conjoints bi- ou multi-latéraux pour affirmer la « liberté de navigation » (Freedom of navigation, FON). Ce sont aussi des démonstrations de puissance et de détermination, appuyés sur des alliances stratégiques ou des accords de défense et sécurité (QUAD, AUKUS).

Les nouveaux axes de défense américano-philippins récemment publiés (printemps 2023) dans le cadre de l’élargissement de l’EDCA de cinq à neuf bases, ne nomment pas explicitement Taïwan, mais incluent des éléments sur les réponses conjointes aux tensions régionales potentielles – en mer de Chine et dans le détroit de Taïwan. En particulier en matière de surveillance du canal stratégique de Bashi. Ce que n’a pas manqué de dénoncer Pékin : ce « déploiement militaire américain exacerbe les tensions dans la région et met en péril la paix et la stabilité régionales ». De fait, cet élargissement est l’un des éléments du réarmement des pays riverains de la mer de Chine et du renforcement de leurs liens avec les Etats-Unis7.

Le 1er mai 2023 à la Maison Blanche, le président Biden a réitéré auprès de son homologue philippin «l’engagement indéfectible des Etats-Unis pour la défense des Philippines, y compris en mer de Chine méridionale», s’engageant à « soutenir la modernisation » de l’armée philippine. Symboliquement, Ferdinand Marcos est rentré à Manille avec la promesse américaine d’un transfert de quatre patrouilleurs pour ses gardes-côtes, et de trois avions de transport Hercules C-130H8.

En 2023, sur fond de tensions croissantes autour de Taïwan, l’armée américaine, en accédant à quatre nouvelles bases aux Philippines, en plus des cinq initialement autorisées, a donc poursuivi son réengagement stratégique aux Philippines9. Alors que Washington répartit (par le biais d’accords d’accès et d’exercices militaires conjoints avec ses homologues d’Asie du Sud-Est) de nouvelles forces le long de la « première chaîne d’îles », l’importance géopolitique des Philippines dans la stratégie américaine s’accroît.



NOTES

1 Le statut de ces bases était défini par le Military Bases Agreement de 1947, qui donnait aux Américains le statut de propriétaire. Il a été amendé en 1979, les Américains devenant des hôtes (guests), locataires des bases, désormais sous souveraineté philippine.

2 Les héritages mémoriels et concrets de cette longue période de présence américaine sont lourds : bordels et exploitation sexuelle ; 15000 enfants métisses abandonnés par leurs pères américains ; pollution chimique massive, etc. Clark et Subic étaient les symboles du colonialisme américain, toujours dénoncé par la gauche philippine en 2023, à l’occasion de l’élargissement de l’EDCA.

3 Suite au voyage aux Etats-Unis (à l’Université Cornell) du président taïwanais LEE Teng-hui, en juin 1995, qui a déchaîné la colère de Pékin.

4 CRUZ de CASTRO Renato, « Order from Chaos. The Philippines’ evolving view on Taiwan: From passivity to active involvement », Washington D.C.,Brookings, March 9, 2023.URL: https://www.brookings.edu/blog/order-from-chaos/2023/03/09/the-philippines-evolving-view-on-taiwan-from-passivity-to-active-involvement/

5 Parmi les quatre nouvelles bases ouvertes aux Américains, trois se trouvent au nord de l’île de Luçon, à proximité du canal de Bashi, à 250 kilomètres de Taïwan. Ce sont : la base de Balabac à Palawan  (sur la mer de Chine méridionale, face à l’archipel des Spratleys, disputé entre Manille et Pékin); Camp Melchor Dela Cruz à Gamu, Isabela ; Aéroport Lal-lo à Cagayan ; Base navale Camilo Osias à Santa Ana, Cagayan (à 310 miles / 500 kilomètres de Kaohsiung). PEDROLETTI Brice, « Les Etats-Unis obtiennent l’accès à quatre nouvelles bases militaires philippines », Le Monde, 3/2/2023. URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2023/02/03/les-etats-unis-obtiennent-l-acces-a-quatre-nouvelles-bases-militaires-philippines_6160420_3210.html

6 A l’exception des armes nucléaires, qui sont interdites par la Constitution philippine.

7 FRACHON Alain, « Face à la Chine, les pays de l’Indo-Pacifique se réarment et se rapprochent des Etats-Unis », Le Monde , 26/1/2023. URL: https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/26/face-a-la-chine-les-pays-de-l-indo-pacifique-.html; PONS Philippe, «Du Japon aux Philippines, les alliés des Etats-Unis serrent les rangs face à la Chine », Le Monde,16/3/2023. URL :  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/03/16/du-japon-aux-philippines-les-allies-des-etats-unis-serrent-les-rangs-face-a-la-chine_6165752_3232.html

8 Le 23 avril 2023, des garde-côtes philippins transportant des journalistes étrangers ont été directement menacés d’abordage par des garde-côtes chinois à environ 200 kilomètres au large de Palawan, dans les Spratleys. AFP, « Chinese, Philippine Vessels in ‘David and Goliath’ Near-Crash », AFP, April 28, 2023. URL: https://www.thedefensepost.com/2023/04/28/chinese-philippine-vessels-crash/. L’incident s’est produit juste après que le président Marcos a reçu le ministre chinois des Affaires étrangères QIN Gang, à l’occasion de discussions pour faire baisser les tensions dans les eaux maritimes contestées…

9 Le Corps des Marines (USMC) ouvre également en 2023 une nouvelle base à Guam, Camp Blaz, qui pourra accueillir 5 000 Marines.


Les bases de Clark et de Subic Bay en 1990