Une lecture d’un classique du colonialisme japonais : « Japanese Rule in Formosa » (1905/1907), de l’historien TAKEKOCHI Yoseburō (1865-1950)


Famille japonaise à Taihoku (Taipei) , début du XXe siècle


TAKEKOCHI Yoseburō (竹越與三郎著, 1865-1950), Taiwan tōchi shi (臺灣統治志), Tokyo, Hakubunkan, Meiji 38 1905, 568p. ;Japanese Rule in Formosa, préface du baron Shimpei Goto, trad. par George Braithwaite, London, New York, Bombay and Calcutta, Longmans, Green, and co. , 1907, 342p. Reprint London, SMC Publishing Inc., 2001, 357p. : https://archive.org/details/japaneseruleinf00takegoog/page/n8/mode/2up

> Recension par  John L. HENNESSEY, Contextualizing Colonial Connections. Reevaluating Takakoshi Yosaburo’s Japanese Rule in Formosa, Japan Review, 2020, no 35, p.141-164 : https://www.google.fr/url


TAKEKOSHI Yosaburō (竹越 與三郎, 1865-1950 #1) est diplômé de l’Université Keio à Tokyo. Il a d’abord été journaliste, puis rédacteur en chef du magazine Sekai no Nihon (Le Japon dans le monde) en 1896. En 1902, il est élu député à la Diète en tant que membre de L’Association des amis du gouvernement constitutionnel (立憲政友会, Rikken Seiyūkai, fondé en 1900, parti conservateur libéral modéré)). Historien officiel, il est nommé en 1920 membre du Bureau pour la compilation de la chronique de la famille impériale (dont l’ère Meiji), qui dépend du ministère de la Maison impériale. Plusieurs de ses ouvrages sur l’histoire du Japon ancien ou contemporain sont des best-sellers. En 1922, il est nommé à la Chambre des pairs par l’empereur, qui en fait un conseiller privé en 1940 (le Conseil privé de l’empereur a fonctionné de 1888 à 1947). Il a donc une importante oeuvre d’historien du Japon entre 1890 et 1945. Deux de ses textes ont été publiés en anglais : Japanese rule in Formosa (1907) ; et The Economic Aspects of the Civilization of Japan (1930) [disponibles en reprint]. Au plan idéologique, TAKEKOSHI est tenant du « Grand Japon », d’une expansion japonaise de préférence maritime (Taïwan, mers du sud) plutôt que continentale (en Chine). Et de l’application dans les colonies d’un pouvoir colonial spécifique, non assimilationniste. Il a participé au début du siècle à de nombreux forums internationaux sur ces sujets, et il connaît donc bien les débats et modalités politiques, théoriques et juridiques du colonialisme occidental.


Editions japonaises et anglaise de Japanese Rule in Formosa


Une lecture transversale de « Taiwan tōchi shi » (Tokyo, 1905)  – « Japanese Rule in Formosa » (Londres, 1907)


Les trois protagonistes de l’enquête à Taïwan en 1904-1905: l’auteur TAKEKOSHI Yosaburō; le gouverneur-général, le général vicomte KODAMA Gentarō; l’administrateur civil, le baron GOTŌ Shinpei


L’ouvrage sur Formose est publié par TAKEKOSHI en 1905, et traduit dès 1907 en anglais. Il est le produit d’une enquête menée par l’auteur sur le terrain, en s’appuyant sur les archives et documents de l’administration coloniale, qui lui ont été ouverts par l’administrateur général d’alors, le baron GOTŌ Shinpei (1895-1906), qui préface d’ailleurs l’ouvrage #2. De nombreux tableaux statistiques et des photos accompagnent le texte, qui en font une somme incontournable sur l’état des lieux vu par un enquêteur japonais colonialiste. L’appareil statistique qui apparaît dans le texte en dit d’ailleurs long sur le caractère panoptique méticuleux de la bureaucratie mise en place au Japon depuis l’ère Meiji, selon les normes occidentales de l’époque. Le chapitre III est un survol historique de Taïwan, dont les paragraphes les plus intéressants traitent de l’arrivée des Japonais et de leurs difficultés à prendre le contrôle de l’île, moins du fait de l’éphémère République de Formose que des bandes de « brigands » de tout poil agissant un peu partout. Les chapitres IV à XX de l’ouvrage sont la description détaillée des réalisations du pouvoir colonial en matière de réduction du brigandage (« la paix et l’ordre » #3) et de développement de l’île (investissements, infrastructures, productions) .



Ces développements sont précédés, dans les chapitres I et II (pages 1 à 43), par l’exposé par TAKEKOSHI  des principaux axes idéologiques et institutionnels de son raisonnement, que nous résumons très brièvement.

– Le Japon a le droit et les compétences pour exercer un pouvoir colonial, au même titre que les Puissances occidentales. Ses succès à Taïwan en sont la preuve. #1. D’autant que la zone Asie-Pacifique a vocation à devenir le centre des enjeux du futur, dans une forme d’évolution darwinienne des étapes du colonialisme qui devrait se faire au profit des Japonais (après la succession des intervenants dans le temps : Portugais, Espagnols , Hollandais, Anglais, Français). Et Taïwan deviendra la « Reine du Pacifique ».



– Les résultats de la colonisation française ne sont pas convaincants, pour ne pas dire que ce sont des échecs, à l’exception peut-être de l’Algérie et de l’Indochine – « grâce à de grands administrateurs coloniaux. » Il souligne qu’à l’inverse de Taïwan, qui a rapidement acquis l’autonomie financière, les colonies de la France lui coûtent toujours plus qu’elles ne lui rapportent. « La France aime l’uniformité administrative » : toutefois, les colonies ne sont pas représentées dans le système politique métropolitain, sauf l’exception du « système du rattachement » appliqué en Algérie, qui n’est pas convaincant, parce qu’en réalité seuls quelques colons viennent siéger à Paris. Le modèle assimilationniste développé en métropole ne peut donc pas fonctionner dans la France coloniale. Si les exemples pourraient laisser accroire à une certaine francophobie de TAKEKOCHI, on s’aperçoit en réalité que l’auteur est parfaitement au fait des débats français sur le colonialisme, et est finalement assez proche des thèses de Georges Blondel ou de Paul Leroy-Beaulieu.

– Le modèle britannique d’administration coloniale par l’Indirect Rule est complexe, et échappe très largement au contrôle du Parlement, et aux traditions institutionnelles de la métropole. Mais la Grande-Bretagne est néanmoins le plus important pouvoir colonial du monde, en déléguant beaucoup, en respectant la diversité de ses territoires, avec des statuts très variés. Les Pays-Bas usent également de l’Indirect Rule dans leurs colonies asiatiques.

Par comparaison, quel modèle d’administration japonaise pour Taïwan ?

– Taïwan est une colonie. Le Japon ne peut y introduire son propre ordre constitutionnel, d’une part parce que celui-ci est récent en métropole ; d’autre part parce que l’état actuel de la colonie est trop éloigné des normes institutionnelles et politiques japonaises. Il faut donc maintenir une autorité coloniale, et former des administrateurs coloniaux qui connaissent parfaitement la colonie, en commençant à la base de leurs fonctions avant de grimper les échelons. L’auteur écarte le modèle « assimilationniste », qui passe par l’éducation des colonisés et l’attribution (plus ou moins rapide) des droits civiques et civils métropolitains #4.



– Il prône donc le modèle « associationniste », qui entend articuler pouvoir colonial fort à travers le gouverneur-général (un militaire) et une certaine autonomie laissée aux autochtones en matière de lois et coutumes, y compris pour que la colonie soit financièrement autonome, et non dépendante des subventions de la métropole. Il dit, par exemple, son admiration pour les pouvoirs dont dispose le gouverneur général hollandais à Java, comparable à ceux d’un monarque despotique, un modèle qui devrait inspirer le Japon pour Taïwan. A contrario, un modèle assimilationniste appliqué aux Formosans ne permettrait plus de distinguer le colonisateur du colonisé – et l’auteur de citer là les Américains qui n’ont aucunement l’intention de faire des Philippines (conquises depuis peu, 1898), un Etat américain supplémentaire. L’assimilation ne permettrait pas non plus de prendre des mesures de police d’exception pour ramener et maintenir l’ordre. Qui plus est, elle risquerait de donner des envies de révoltes à des Chinois qui, pas plus que les Sauvages, n’aiment le colonisateur japonais. En réalité, les Taïwanais, qu’ils soient d’origines chinoises ou aborigènes, sont largement absents de la théorisation de TAKEKOCHI. Et concernant les Aborigènes, il n’hésite pas à écrire que le pouvoir colonial, via éventuellement des compagnies privées, ne devrait pas hésiter à les déplacer par la force si besoin était pour les mater et exploiter des ressources naturelles, à l’image de ce que les Britanniques ont pu faire en Afrique australe (en Rhodésie) ou à Bornéo.

Une relecture récente de TAKEKOCHI Yoseburō par l’historien John L. Hennessey (2020)

John L. HENNESSEY est un jeune historien, chercheur à l’Université de Lund (Suède). Il s’est spécialisé sur l’histoire du Japon, de l’impérialisme et du colonialisme japonais #5. En 2018, il a soutenu à l’Université Linnaeus de Växjö une thèse sur le colonialisme japonais #6, démontrant que le Japon, souvent considéré comme tard-venu quelque peu marginal au siècle des impérialismes (XIXe s.), participait au contraire de plein exercice dans les débats et les pratiques des impérialismes et colonialismes occidentaux de l’époque. Il s’appuie principalement sur deux études de cas en matière d’administration coloniale : Hokkaïdo (où a été pratiquée l’assimilation) et Taïwan (où elle est arrivée plus tard).

Dans un texte publié dans Japan Review en 2020, Hennessey procède à une intéressante relecture de l’ouvrage de TAKEKOSHI #7. Il remarque que la comparaison entre le texte japonais originel et la traduction anglaise (par George Braithwaite, un missionnaire quaker installé au Japon) montre que plusieurs passages qui développent la pensée de l’auteur sur l’impérialisme sont absents, en particulier dans les chapitres I et II #8. Or ces passages explicitent clairement la volonté de l’auteur de convaincre ses lecteurs japonais qu’il ne faut pas appliquer la Constitution de Meiji à Taïwan. TAKEKOSHI s’inscrit clairement dans le débat à propos du sort de Taïwan, entre ceux (les conservateurs, les militaires) qui penchent pour une administration coloniale pure et dure, avec un gouverneur-général fort ; et ceux (les libéraux) qui soutiennent l’extension à l’île de l’ordre constitutionnel et parlementaire de la métropole, pour éviter que le pouvoir colonial ne soit monopolisé par les militaires, sans possibilité de contrôle politique par la Diète.

Hennessey rappelle qu’en refusant l’application de l’ordre constitutionnel libéral à la colonie de Taïwan, TAKEKOSHI est en porte-à-faux avec son parti d’appartenance, L’Association des amis du gouvernement constitutionnel (立憲政友会, Rikken Seiyūkai), un groupe conservateur libéral modéré et parlementariste. Le débat n’est pas tranché quand TAKEKOSHI écrit son ouvrage, qui apparaît donc comme un texte d’intervention pesant en faveur du modèle de l’association. Sont également absents de la traduction anglaise des développements darwiniens sur le fait que les Japonais seraient « biologiquement » plus adaptés à la colonisation asiatique sous les tropiques que les Anglais ou les Français.

PS/ Signalons que Hennessey introduit dans un autre article une incise française dans le débat colonial japonais à propos de Taïwan, autour des écrits du juriste et japonologue Michel Revon (1867-1947) #9 . Docteur de la Faculté de Droit de l’Université de Grenoble, Revon a été professeur de droit français à l’université de Tokyo, et le successeur du célèbre Gustave Emile Boissonade comme conseiller légiste du gouvernement japonais (1893-1899). En 1895, alors que commence la colonisation de Taïwan, Revon a rédigé un mémoire juridique pour le gouvernement japonais préconisant pour Taïwan un système « d’assimilation à la française ». Hennessey relativise l’influence longtemps attribué à ce texte sur la pratique japonaise dans sa nouvelle colonie.

Bilan 

Cet ouvrage Japanese Rule in Formosa a ainsi eu un retentissement certain en Occident, avec plusieurs recensions après sa parution en anglais, et des citations fréquentes tout au long du siècle. Il est d’ailleurs encore souvent utilisé comme source primaire sur les débuts de la colonisation. Mais, alors qu’il s’est voulu texte d’intervention dans le débat politique intérieur, son influence au Japon même semble avoir été limitée, contrairement à ce qu’on lui prête parfois par manque de contextualisation précise de sa parution.

NOTES

1 Source: https://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/287.html

2 Le comte GOTŌ Shinpei (1857-1929), médecin de formation, a été haut fonctionnaire (dans les services de santé) ; président d’université : administrateur colonial (à Taïwan entre 1896 et 1906 ; puis en Mandchourie ; puis directeur du Bureau de la colonisation (拓殖局総裁, Takushokukyoku) ; dignitaire politique (nommé à la Chambre des Pairs par l’empereur en 1903) ; plusieurs fois ministre régalien (Intérieur, Affaires étrangères), maire de Tokyo (1920. Il sera en charge de la reconstruction de la capitale après le Grand incendie de 1923). Et une des grandes figures du scoutisme au Japon (chef du mouvement en 1922). GOTŌ a été un tenant actif du premier pan-asianisme contre les impérialismes occidentaux (aux origines idéologiques ultérieur de la Grande Asie orientale) et du colonialisme japonais. GOTŌ est également un anti-assimilationniste : il a présenté à la Diète en 1905 un texte qui aurait définitivement entériné le statut colonial de Taïwan, séparé institutionnellement et légalement de la métropole – proposition que les libéraux ont réussi à étouffer.

Le quatrième gouverneur-général de Taïwan, le général vicomte KODAMA Gentarō (1898-1906), l’appelle à Taïwan et le nomme administrateur général civil (1898-1906). Après avoir créé un Conseil provisoire d’enquête sur les anciennes habitudes de Taïwan (臨時台湾旧慣調査会) pour mieux appréhender le pays, son action est énergique, à la fois en terme de contrôle et de développement de la colonie. Développement : cartographie et arpentage du pays ; monopoles d’État pour les chemins de fer et les ports ; développement du réseau routier et de l’électrification; réseau de bureaux de poste, des services téléphoniques et télégraphiques mesures sanitaires et hygiénistes selon les «principes  biologiques » (création d’une Faculté de Médecine ; réseau d’hôpitaux et de dispensaires) ; réseaux d’adduction d’eau et d’évacuation des eaux usées ; monopoles pour le sucre, le sel, le tabac, le camphre ; etc. Contrôle : Il reprend en mains la police urbaine japonaise réputée pour sa brutalité ; remplace dans les campagnes l’armée et la police militaire par une police rurale qui quadrille le pays. Il prend des mesures coercitives contre le trafic et la consommation d’opium par l’établissement d’un Monopole. Il s’appuie sur le système communautaire traditionnel pour généraliser le système Hoko de surveillance et de gestion des communautés. Les Aborigènes sont intégrés à cette politique générale. Sa décennie de présence à Taïwan a donc laissé un héritage important, revalorisé depuis la démocratisation. L’ancien président LEE Teng-hui a reçu en 2007, à Tokyo, le prix décerné par la Shinpei Gotō Society en mémoire du comte GOTŌ.

3 Le chapitre VII sur l’organisation de la police est particulièrement intéressant (avec un décret de 1898 permettant d’exécuter les individus qualifiés de « bandits » – ils abondent dans le livre. L’administrateur GOTŌ a estimé à presque 12000 le nombre de « bandits » ainsi exécutés entre 1898 et 1902) ; de même que les chapitres VIII sur le Monopole de l’opium ; X sur le Monopole du camphre (une des principales ressources de l’île, très convoitée au XIXe siècle par de multiples acteurs étrangers) ; XIV sur « Les Sauvages et leur territoire » [Les Aborigènes, avec des considérations sur la ligne de démarcation, la protection de leurs territoires, la résistance armée de certaines tribus, les amorces de scolarisation, etc. Selon la vision libérale classique qui est celle de l’auteur, les « peuples sauvages non-civilisés» ont vocation à être peu à peu amenés vers la civilisation par le colonisateur éclairé].

4 Ce modèle de l’assimilation (dōka 同化) sera mis en œuvre lors de la colonisation-intégration de l’île de Hokkaïdo, et de l’archipel des Ryu Kyu (Okinawa) à l’Empire.

5 Liste de ses principaux travaux : https://portal.research.lu.se/en/persons/john-hennessey

6 John L. HENNESSEY, Rule by Association: Japan in the Global Trans-Imperial Culture, 1868-1912, Växjö, Linnaeus University Press, 2018, 322p.

7 John L. HENNESSEY, Contextualizing Colonial Connections. Reevaluating Takakoshi Yosaburo’s Japanese Rule in Formosa, Japan Review, 2020, no 35, p.141-164 : https://www.google.fr/url

8 Sont, entre autres, absentes les considérations sur la supériorité de la race japonaise sur la race blanche...

9 John L. HENNESSEY, Assimilation, Association and French Advice to Japan on how to Rule Taiwan, French Colonial History, 2019, no 18, p.101-128.



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